Notice
En 1644, Gabriel Gilbert, secrétaire de la duchesse de Rohan, qui déjà s’était fait connaître comme poëte dramatique par deux tragi-comédies, Marguerite de France et Philoclée et Téléphonte[1], en fit représenter une troisième, Rodogune, qui n’obtint qu’un fort médiocre succès.
Quelques mois après[2], dans le courant de la même année, Corneille faisait représenter un ouvrage portant le même titre, qu’il n’hésitait pas à préférer à Cinna et au Cid, et qui, bien que généralement regardé comme indigne d’un tel honneur, mérite toutefois d’occuper un des premiers rangs parmi ses tragédies.
Si l’on compare les deux Rodogune, on est frappé des rapports qu’elles présentent jusqu’à la fin du quatrième acte. Le plan est identique, les situations analogues ; plusieurs vers même se ressemblent, autant toutefois que les vers de Gilbert peuvent ressembler à ceux de Corneille ; mais ce qui surprend tout d’abord, c’est que le nom qui sert de titre aux deux pièces n’est pas, dans chacune d’elles, appliqué au même personnage : la Rodogune de Gilbert est la Reine mère des deux jeunes princes, et correspond par conséquent à la Cléopatre de Corneille. Au cinquième acte tout rapport entre les deux ouvrages cesse brusquement, et le dénoûment de la Rodogune de Gilbert est aussi traînant et aussi plat que celui de la Rodogune de Corneille est terrible et sublime.
Fontenelle donne de cette ressemblance qu’offre la plus grande partie des deux pièces une explication toute simple et qui paraît fort plausible : « Je ne crois pas, dit-il, devoir rappeler ici le souvenir d’une autre Rodogune que fit M. Gilbert sur le plan de celle de M. Corneille, qui fut trahi en cette occasion par quelque confident indiscret. Le public n’a que trop décidé entre ces deux pièces en oubliant parfaitement l’une[3]. » Le confident indiscret n’avait sans doute pas eu connaissance du cinquième acte, pour lequel Gilbert fut abandonné à ses propres ressources ; et l’attention que Corneille avait mise à ne point nommer Cléopatre de peur qu’elle ne fût confondue par les spectateurs avec la célèbre princesse d’Égypte qu’il avait déjà mise au théâtre dans Pompée, contribua sans doute à faire croire au malencontreux imitateur que c’était ce personnage qui devait porter le nom de Rodogune.
La Rodogune de Gilbert est veuve d’Hydaspe, roi de Perse ; ses deux fils sont Darie et Artaxerce. La princesse promise à leur père, et qu’ils aiment tous deux, la Rodogune de Corneille en un mot, est une Lydie, fille de Tigrane, roi d’Arménie. À quel historien l’auteur emprunte-t-il les faits de la vie de Darius qu’il nous raconte ? Où trouve-t-il les personnages dont il l’entoure ? il se garde bien de nous en instruire, et pour cause. Quoique l’achevé d’imprimer de son ouvrage soit du « treizième février 1646, » et fort postérieur par conséquent à la représentation de la pièce de Corneille, il ne dit pas un mot de celle-ci, et fait seulement dans sa dédicace à Gaston d’Orléans, frère de Louis XIII, une allusion évidente, quoique détournée, à la différence du caractère de la Reine mère dans les deux pièces : « Cette héroïne, Monseigneur, qui demande aujourd’hui votre protection, est celle-là même dont les héros venoient jadis implorer la grâce. Pour vous persuader de lui accorder la faveur qu’elle vous demande, elle vous assure qu’elle n’a jamais eu la pensée de tremper ses mains dans le sang de son mari, ni dans celui de son fils ; que si elle eût eu des sentiments si barbares et si contraires aux inclinations de Votre Altesse Royale, elle n’eût jamais osé se présenter devant Elle, et n’eût pas eu assez d’audace pour demander à la vertu la protection du vice. »
Ce passage curieux, que M. Viguier n’a pas cité, est cependant très-propre à confirmer une conjecture fort ingénieuse qu’il propose dans ses intéressantes Anecdotes littéraires sur Pierre Corneille. « Anne d’Autriche, dit-il, était susceptible, scrupuleuse, romanesque, emportée, et sa position de régente, tutrice du jeune roi et de son frère, était fort délicate, ainsi que celle de Gaston, si incertain de ses droits et de ses devoirs comme lieutenant général du royaume. Or le bruit courait chez Monsieur le Prince et partout qu’une héroïne nouvelle de Corneille allait faire voir sur la scène une reine régente, mère de deux princes, homicide, par ambition, de son mari et de ses deux fils. Le duc d’Orléans, Gaston, devait assez bien faire sa cour à la Régente en commandant au poëte Gilbert une autre Reine mère que celle de Corneille[4]. »
Soit que Corneille crût devoir quelques ménagements à un rival si bien en cour, soit que le mépris qu’il avait pour son procédé le portât à ne se point commettre avec lui, il ne laisse pas échapper une phrase, un mot qui puisse se rapporter à la pièce de Gilbert[5].
L’ouvrage de Corneille, achevé d’imprimer le 31 janvier 1647, a pour titre :
Rodogvne, princesse des Parthes, tragedie. Imprimé à Roüen, et se vend à Paris, chez Toussaint Quinet, au Palais, sous la montée de la Cour des Aydes, M.DC.XLVII. Auec priuilege du Roy. Il est in-4o et forme 8 feuillets et 115 pages. Peut-être cette façon d’indiquer sur le titre même de quelle Rodogune il est question a-t-elle pour objet d’insister sur la méprise de Gilbert. La crainte que Corneille avait de voir son ouvrage confondu avec celui d’un indigne concurrent ressort bien du moins de cette mention du frontispice gravé, qui représente la dernière scène de l’ouvrage dessinée par Lebrun : La Rodogune, tragédie, de M. de Corneille. Elle était d’autant plus nécessaire que le format des deux ouvrages est identique, l’apparence extérieure semblable, et que, bien que Toussaint Quinet soit titulaire du privilège de la pièce de Corneille, certains exemplaires portent le nom de Courbé, libraire de Gilbert, qui, ainsi qu’Antoine de Sommaville, s’était associé avec Quinet pour la publication de la pièce de Corneille. Dans les préliminaires de l’ouvrage notre poëte ne se permet qu’une critique tout à fait indirecte, mais très-significative, c’est l’indication détaillée des nombreuses sources historiques où il a puisé, et dont son plagiaire n’a pas un instant soupçonné l’existence.
Nous pourrions fort bien nous en tenir là sur l’origine de Rodogune, mais comme nous ne voulons laisser ignorer au lecteur aucune des opinions qui ont eu cours à l’égard des ouvrages de Corneille, nous sommes obligé d’en venir à une série de faits avancés par les uns avec beaucoup de mauvaise foi, et répétés par les autres avec une incroyable légèreté.
Dans ses Passe-temps d’un reclus[6], Charles Brifaut reproduit en ces termes un récit que lui fit le chansonnier Laujon, « qui, dit-il, avait voué un culte à Corneille : »
« Je possédais dans ma bibliothèque un curieux roman écrit en latin, au moyen âge, par un moine qui ne manquait pas de talent, comme vous allez voir. Sa fable intéressante et très-fortement conduite, sauf d’assez nombreuses invraisemblances, offrait des rapports si remarquables avec le sujet de Rodogune, qu’il était difficile de ne pas croire que Corneille avait eu connaissance de l’ouvrage. Les incidents de la grande scène du poison, le dialogue même, tout dénonçait le plagiat, chose permise quand elle est avouée ; sinon, non. Je ne sais, ajouta Laujon, comment M. de Voltaire apprit que j’étais possesseur de ce trésor littéraire. Or vous jugez bien qu’il ne perdit point de temps, lui commentateur de Corneille, pour m’en faire demander communication, promettant de le garder très-précieusement et de me le renvoyer au plus tôt. Comme je me défiais de l’usage auquel il destinait l’œuvre en question, je refusai net. Instances, prières, cajoleries, louanges, tout échoua devant mon inébranlable résolution. Il eut beau recourir aux mille ruses de son esprit charmant, m’offrant de plus tout l’argent que je voudrais, tout le crédit dont il disposait. Plus il redoublait ses instances, plus mes soupçons augmentaient. Je tins ferme, mais je n’en restai pas là. Pour que le précieux ouvrage tant convoité ne donnât pas lieu à quelque scandale dramatique après ma mort, pour qu’il ne fût commis, par défaut de précaution de ma part, aucun crime de lèse-majesté cornélienne, je le brûlai. »
Laujon fut félicité, fêté par tous ceux qui entendirent ce petit récit, et Delille, qui se trouvait là, lui sut tellement gré de « son honorable procédé, » que lorsque Laujon se présenta à quatre-vingt-trois ans à l’Académie française, l’illustre traducteur de Virgile parvint à faire admettre l’adorateur de Corneille en disant : « Nous savons où il va, laissons-le passer par l’Institut. »
Tout irrite et blesse dans cette anecdote. D’abord, quand Corneille aurait tiré l’idée première de Rodogune d’un vieux roman latin, au lieu de l’extraire directement d’Appien, sa gloire y perdrait-elle quelque chose ? Ensuite, si Laujon le pensait, que ne brûlait-il tout d’abord, sans rien dire, le volume unique qui accusait son poëte de prédilection, au lieu de répandre le bruit du larcin en refusant d’en faire connaître la nature, et en se faisant de son dévouement à Corneille un titre académique ? Voilà déjà qui peut paraître étrange, mais nous allons voir s’accumuler les contradictions et les invraisemblances.
Voltaire, dans sa Préface de Rodogune, cite tout autre chose que le prétendu volume de Laujon : « On parle, dit-il, d’un ancien roman de Rodogune ; je ne l’ai pas vu ; c’est, dit-on, une brochure in-8o imprimée chez Sommaville, qui servit également au grand auteur et au mauvais. Corneille embellit le roman, et Gilbert le gâta. » M. Viguier, qui, dans les Anecdotes[7] auxquelles nous avons fait plus d’un emprunt, reproduit ce passage, ajoute finement : « Le scrupuleux éditeur de Voltaire, M. Beuchot, dont nous aimons à citer le nom avec honneur, nous pardonnera d’appeler le sourire du lecteur sur cette note qu’il attache avec une bonhomie si parfaite au je ne l’ai pas vu de son auteur chéri : « Je n’ai pas été plus heureux que Voltaire. Je n’ai pu découvrir cette Rodogune, brochure in-8o. » Qui n’aurait regret à toutes les insomnies dont cette vaine recherche a dû troubler la longue et savante carrière du consciencieux bibliographe ? »
Voltaire termine ainsi la Préface que nous venons de citer : « Il y a un autre roman de Rodogune en deux volumes, mais il ne fut imprimé qu’en 1668 ; il est très-rare et presque oublié : le premier l’est entièrement. » On trouve à la Bibliothèque impériale ce roman de 1668 ; il est de format in-8o. Son titre exact est : Rodogune ou l’histoire du grand Antiocus. À Paris, chez Estienne Loyson. L’avis Au lecteur est signé d’Aigue d’Iffremont. Il paraîtrait difficile que cet auteur n’eût pas connu, lui, le prétendu roman publié avant le sien chez Sommaville, s’il eût réellement existé. Bien loin toutefois de regarder Corneille comme ayant profité d’un sujet dont quelque contemporain lui avait suggéré l’idée, il lui en attribue l’honneur. « Le nom que j’ai donné à tout l’ouvrage, dit-il, n’est pas inconnu en France. Ce fameux poëte qui a porté si haut la gloire des muses françoises et qui les fait aller de pair avec les grecques et les latines ; ce grand homme qui nous a tantôt représenté sur le théâtre toutes les passions, et de la manière la plus forte, la plus touchante et la plus riche que l’esprit humain puisse imaginer ; enfin l’illustre Monsieur de Corneille en a fait une tragédie que j’appellerois la plus achevée de toutes les pièces que nous avons de lui, s’il y avoit quelque chose à souhaiter dans les autres, et s’il n’étoit toujours également admirable en tous ses ouvrages. Tout le monde a vu sa Rodogune ; mais encore que ce soit ici le même nom et la même héroïne, ce n’est pourtant pas la même chose ; et comme il a découvert lui-même ce qu’il avoit changé de l’histoire, quelque respect que j’aye pour ses fictions merveilleuses, je n’ai pas cru être obligé de m’en servir. »
On ne peut rien imaginer de plus obscur et de plus contradictoire que les renseignements qu’on rencontre sur les acteurs qui ont joué d’original dans Rodogune. Nous trouvons dans un article sur Molière, qui nous a été utile pour la Notice du Menteur, cette singulière biographie :
« N. Petit de Beauchamps, dite la belle Brune, grand’mère maternelle du Sr du Boccage, acteur de la troupe du Roi. Elle étoit de la troupe du Marais, et joua d’original dans une des tragédies de P. Corneille le rôle de Rodogune, pour lequel le cardinal de Richelieu lui fit présent d’un habit magnifique à la romaine. C’étoit une excellente actrice, grande et bien faite, d’une représentation avantageuse, morte en Allemagne dans la troupe des comédiens du duc de Zell. Elle refusa d’entrer à l’hôtel de Bourgogne, parce qu’on ne vouloit donner qu’une demi-part à son mari, qui avoit un talent singulier pour jouer tous les déguisements en femme[8]. »
À cela Lemazurier répond fort à propos que le Cardinal, mort deux ans avant la première représentation de Rodogune, ne peut avoir donné un habit à la romaine à la belle Brune, et que Corneille ayant fait représenter sa pièce à l’hôtel de Bourgogne, où cette actrice refusa d’entrer, il est impossible qu’elle ait joué d’original un rôle dans l’ouvrage[9].
Si nous voulions nous en rapporter à Mouhy, il ne tiendrait qu’à nous de nous imaginer que nous possédons le tableau complet des acteurs qui ont joué d’original dans Rodogune. Voici celui qu’il nous donne dans son Journal manuscrit : « Baron joua le rôle d’Antiochus ; Villiers, Séleucus ; Champmeslé, Timagène ; le Comte, Oronte ; Mlle de Champmeslé, Rodogune ; Mlle Dupin, Laodice, et Mlle Guiot, Cléopatre[10]. » Nous avons cru devoir reproduire cette distribution de rôles parce qu’il n’est pas probable que Mouhy l’ait inventée, mais elle doit être postérieure d’une trentaine d’années à l’époque où parut Rodogune.
Dans une Mazarinade de 1649, intitulée Lettre de Bellerose à l’abbé de la Rivière[11], signée Belleroze, comédien d’honneur et datée de l’hôtel de Bourgogne, le 24 mars, on trouve un passage relatif à la Bellerose, où on lit ce qui suit : « Cette Rodogune, cette impératrice de nos jeux se voit dans un état bien contraire à sa pompe théâtrale. Elle est réduite, il y a déjà assez longtemps, à ne se plus mirer que dans une losange de vitre cassée, ou dans un seau d’eau claire, parce qu’il a été nécessaire qu’elle ait vendu son miroir pour avoir du pain. » Voilà enfin un témoignage contemporain, ou peu s’en faut, qui bien certainement se rapporte à la Rodogune de Corneille, car en 1649 celle de Gilbert devait déjà être oubliée. Il faut nous en tenir à ce renseignement, tout incomplet qu’il est, et compter pour rien les assertions sans preuves des historiens du théâtre.
La Rodogune est du nombre des pièces que Louis XIV fit représenter à Versailles en octobre 1676.
On voit Sertorius, Œdipe, Rodogune,
Rétablis par ton choix dans toute leur fortune,
dit Corneille dans le touchant remercîment qu’il adresse Au Roi en cette occasion.
L’admirable rôle de Cléopatre a été assez souvent choisi par des débutantes : nous pouvons mentionner, d’après Lemazurier, Mlle Aubert, le 13 juin 1712[12] ; Mlle Lamotte, en octobre 1722[13] ; Mlle Balicourt, le 29 novembre 1727[14]. Ces débuts de jeunes actrices dans un rôle de mère donnaient lieu parfois à des scènes fort plaisantes. On a surtout gardé le souvenir du dernier dont nous venons de parler. Quand Mlle Balicourt dit en s’adressant à Baron (Antiochus), âgé de quatre-vingts ans, et à Mlle Duclos (Rodogune), qui en avait plus de cinquante :
Approchez, mes enfants[15]…
un immense éclat de rire parcourut la salle[16].
L’actrice qui passe pour être parvenue à l’expression la plus complète de ce terrible caractère de Cléopatre est Mlle Dumesnil. « On n’oubliera pas surtout, dit Lemazurier, qu’un jour où elle avait mis dans les imprécations de Cléopatre toute l’énergie dont elle était dévorée, le parterre tout entier, par un mouvement d’horreur aussi vif que spontané, recula devant elle[17], de manière à laisser un grand espace vide entre ses premiers rangs et l’orchestre. Ce fut aussi à cette représentation, à l’instant où, prête à expirer dans les convulsions de la rage, Cléopatre prononce ce vers terrible :
Je maudirois les Dieux, s’ils me rendoient le jour[18],
que Mlle Dumesnil se sentit frappée d’un grand coup de poing dans le dos par un vieux militaire placé sur le théâtre ; il accompagna ce trait de délire, qui interrompit le spectacle et l’actrice, de ces mots énergiques : « Va, chienne, à tous les diables ! » et lorsque la tragédie fut finie, Mlle Dumesnil le remercia de son coup de poing comme de l’éloge le plus flatteur qu’elle eût jamais reçu[19]. »
Le rôle de Rodogune a été joué d’une manière fort brillante par Mlle Gaussin et par Mlle Clairon, mais il paraît que le jeu de l’une différait beaucoup de celui de l’autre. Laissons parler Mlle Clairon[20] : « Mlle Gaussin avait la plus belle tête, le son de voix le plus touchant possible ; son ensemble était noble, tous ses mouvements avaient une grâce enfantine à laquelle il était impossible de résister ; mais elle était Mlle Gaussin dans tout… Rodogune demandant à ses amants la tête de leur mère est assurément une femme très-altière, très-décidée… Il est vrai que Corneille a placé dans ce rôle quatre vers d’un genre plus pastoral que tragique :
Il est des nœuds secrets, il est des sympathies,
Dont par le doux rapport les âmes assorties
S’attachent l’une à l’autre, et se laissent piquer
Par ces je ne sais quoi qu’on ne peut expliquer[21].
Rodogune aime, et l’actrice, sans se ressouvenir que l’expression du sentiment se modifie d’après le caractère, et non d’après les mots, disait ces vers avec une grâce, une naïveté voluptueuse, plus faite, suivant moi, pour Lucinde dans l’Oracle[22] que pour Rodogune. Le public, routiné à cette manière, attendait ce couplet avec impatience et l’applaudissait avec transport.
Quelque danger que je craignisse en m’éloignant de cette route, j’eus le courage de ne pas me mentir à moi-même. Je dis ces vers avec le dépit d’une femme fière, qui se voit contrainte d’avouer qu’elle est sensible. Je n’eus pas un dégoût ; mais je n’eus pas un coup de main… J’eus le plus grand succès dans le reste du rôle ; et, suivant ma coutume, je vins, entre les deux pièces, écouter aux portes du foyer les critiques qu’on pouvait faire. J’entendis M. Duclos, de l’Académie française, dire, avec son ton de voix élevé et positif, que la tragédie avait été bien jouée ; que j’avais eu de fort bonnes choses ; mais que je ne devais pas penser à jouer les rôles tendres, après Mlle Gaussin.
« Étonnée d’un jugement si peu réfléchi, craignant l’impression qu’il pouvait faire sur tous ceux qui l’écoutaient, et maîtrisée par un mouvement de colère, je fus à lui et lui dis : « Rodogune un rôle tendre, Monsieur ? Une Parthe, une furie qui demande à ses amants la tête de leur mère et de leur reine, un rôle tendre ? Voilà certes un beau jugement !… » Effrayée moi-même de ma démarche, les larmes me gagnèrent, et je m’enfuis au milieu des applaudissements. »
Il est inutile de dire que dans les Mémoires pour Marie-Françoise Dumesnil en réponse aux Mémoires d’Hippolyte Clairon[23], cette dernière est entièrement sacrifiée à Mlle Gaussin.
- ↑ Les frères Parfait placent Marguerite en 1640 et Philoclée en 1642 ; cette dernière pièce, qui contient, dit-on, quelques vers de Richelieu, a inspiré à la Chapelle un Téléphonte, à la Grange-Chancel un Amasis, et à Voltaire sa Mérope. Plus habile à choisir ses sujets qu’à les bien traiter, Gabriel Gilbert fit représenter en 1646 Hippolyte ou le Garçon insensible, et eut l’honneur de fournir à Racine l’hémistiche célèbre : C’est toi qui l’as nommé,
heureusement traduit d’Euripide.
Auteur de beaucoup d’autres ouvrages, nommé secrétaire des commandements de la reine Christine, et devenu son résident en France en 1657, c’est-à-dire après son abdication, il ne trouva la fortune ni dans ses occupations littéraires, ni dans ses fonctions officielles, et mourut, suivant toute apparence, vers 1675, recueilli par la famille d’Hervart, si bienveillante pour les gens de lettres pauvres, si célèbre par les soins délicats dont elle sut plus tard entourer la Fontaine. - ↑ Mouhy, dans le Journal du Théâtre françois manuscrit que nous avons déjà cité plus d’une fois, mais auquel nous n’ajoutons qu’une confiance fort limitée, dit que les deux ouvrages furent représentés par « la troupe royale, » et que la pièce de Corneille fut jouée « deux mois » après celle de Gilbert (tome II, fol. 864 verso et 869 recto). Au reste, bien qu’ils diffèrent sur quelques points de détail, tous les historiens du théâtre s’accordent à mettre les deux pièces dans l’année 1644, et par conséquent à regarder la Rodogune de Corneille comme antérieure à Théodore, représentée incontestablement en 1645. Dans son édition, Voltaire dit d’une part que la Rodogune de Gilbert a été jouée à la fin de 1645, et de l’autre il place, suivi en cela par M. Lefèvre, la Rodogune de Corneille en 1646, après Théodore. Il ne fait pas connaître le motif qui l’a porté à un classement si contraire au témoignage unanime de tous ceux qui se sont occupés de notre théâtre ; mais ce motif est facile à deviner, et, au premier abord, il ne manque pas d’une certaine force. Théodore a été imprimée avant Rodogune, et dans tous les recueils, si l’on en excepte celui de 1663, elle passe la première*. C’est pour ne pas changer cet arrangement que Voltaire a modifié les dates données partout ; mais il aurait dû remarquer qu’une courte notice quasi officielle sur Corneille, publiée moins de dix ans après la représentation de Rodogune, intervertit cet ordre. Dans sa Relation contenant l’histoire de l’Académie françoise, publiée en 1653, Pellisson s’exprime ainsi (p. 553 et 554) à l’égard de notre poëte :
« Corneille. Pierre Corneille, avocat général à la table de marbre de Rouen, né au même lieu. Il a composé jusques ici vingt-deux pièces de théâtre, qui sont Mélite, Clitandre, la Veuve, la Galerie du Palais, la Suivante, la Place Royale, Médée, l’Illusion comique, le Cid, Horace, Cinna, Polyeucte, la Mort de Pompée, le Menteur, la Suite du Menteur, Rodogune, Théodore, Héraclius, Don Sanche d’Arragon, Andromède, Nicomède, Pertharite. Il a fait imprimer aussi deux livres de l’Imitation de Jésus-Christ en vers, et travaille aux deux autres. »
Fontenelle n’est pas moins explicite à cet égard : « À la Suite du Menteur succéda Rodogune, » dit-il dans sa Vie de Corneille (Œuvres, tome III, p. 105). On doit donc penser, suivant nous, que Théodore n’ayant nullement réussi, Corneille, qui n’avait point intérêt à en retarder l’impression afin de conserver aux comédiens qui l’avaient montée un privilège dont ils se montraient fort peu jaloux, eut hâte d’en appeler aux lecteurs du jugement des spectateurs, et publia Théodore, tandis que Rodogune poursuivait le cours de son succès. Plus tard, dans les recueils, on adopta sans doute l’ordre de l’impression plutôt que celui de la représentation.
* Dans l’édition de 1660, Théodore vient immédiatement après Pompée et précède le Menteur et la suite du Menteur ; Rodogune suit ces deux comédies. Dans l’impression de 1692, le Menteur et la Suite du Menteur sont placés après Pompée, et terminent le tome II ; Théodore et Rodogune commencent le tome III. - ↑ Œuvres, tome III, p. 106.
- ↑ Pages 62 et 63.
- ↑ Nous donnons en appendice, à la suite de la tragédie, l’analyse de cette pièce de Gilbert par les frères Parfait.
- ↑ Œuvres, tome III, p. 53 et 54.
- ↑ Page 67.
- ↑ Mercure de mai 1740, p. 845.
- ↑ Galerie des acteurs du Théâtre français, tome II, p. 4.
- ↑ Folio 869 recto.
- ↑ Voyez ci-dessus, p. 5 et 6.
- ↑ Tome II, p. 9.
- ↑ Tome II, p. 275.
- ↑ Tome II, p. 12.
- ↑ Acte V, scène iii, vers 1559.
- ↑ Lettre à milord*** sur Baron, p. 5 et 6 ; et Lemazurier, tome I, p. 99.
- ↑ On sait qu’en ce temps-là on se tenait debout au parterre.
- ↑ Acte V, scène iv, vers 1826.
- ↑ Galerie des acteurs du Théâtre français, tome II, p. 195 et 196.
- ↑ Mémoires… Anecdote sur Rodogune, p. 227 et suivantes.
- ↑ Acte I, scène v, vers 359-362.
- ↑ « L’Oracle, comédie en un acte, en prose, par M. de Saint-Foix, donnée pour la première fois sur le Théâtre françois le 22 mars 1740, avec beaucoup de succès, et souvent revue depuis avec plaisir. Cette pièce offre un tableau charmant du langage de la nature, rendu avec toutes les grâces et la naïveté possible par l’aimable actrice qui fait le rôle de Lucinde, c’est-à-dire Mlle Gaussin. » (Dictionnaire portatif des théâtres. Paris, 1754.)
- ↑ Pages 323 et suivantes.
Épître
Rodogune se présente à Votre Altesse avec quelque sorte de confiance, et ne peut croire qu’après avoir fait sa bonne fortune, vous dédaigniez de la prendre en votre protection. Elle a trop de connoissance de votre bonté pour craindre que vous veuillez laisser votre ouvrage imparfait, et lui dénier la continuation des grâces dont vous lui avez été si prodigue. C’est à votre illustre suffrage qu’elle est obligée de tout ce qu’elle a reçu d’applaudissement ; et les favorables regards dont il vous plut fortifier la foiblesse de sa naissance lui donnèrent tant d’éclat et de vigueur, qu’il sembloit que vous eussiez pris plaisir à répandre sur elle un rayon de cette gloire qui vous environne, et à lui faire part de cette facilité de vaincre qui vous suit partout. Après cela, Monseigneur, quels hommages peut-elle rendre à Votre Altesse qui ne soient au-dessous de ce qu’elle lui doit ? Si elle tâche à lui témoigner quelque reconnoissance par l’admiration de ses vertus, où trouvera-t-elle des éloges dignes de cette main qui fait trembler tous nos ennemis, et dont les coups d’essai furent signalés par la défaite des premiers capitaines de l’Europe ? Votre Altesse sut vaincre avant qu’ils se pussent imaginer qu’elle sût combattre, et ce grand courage, qui n’avoit encore vu la guerre que dans les livres, effaça tout ce qu’il avoit lu des Alexandres et des Césars[2], sitôt qu’il parut à la tête d’une armée. La générale consternation où la perte de notre grand monarque nous avoit plongés, enfloit l’orgueil de nos adversaires en un tel point qu’ils osoient se persuader que du siège de Rocroi dépendoit la prise de Paris, et l’avidité de leur ambition dévoroit déjà le cœur d’un royaume dont ils pensoient avoir surpris les frontières. Cependant les premiers miracles de votre valeur renversèrent si pleinement toutes leurs espérances, que ceux-là mêmes qui s’étoient promis tant de conquêtes sur nous virent terminer la campagne de cette même année par celles que vous fîtes sur eux. Ce fut par là, Monseigneur, que vous commençâtes ces grandes victoires que vous avez toujours si bien choisies, qu’elles ont honoré deux règnes tout à la fois, comme si c’eût été trop peu pour Votre Altesse d’étendre les bornes de l’État sous celui-ci, si elle n’eût en même temps effacé quelques-uns des malheurs qui s’étoient mêlés aux longues prospérités de l’autre. Thionville, Philisbourg, et Norlinghen étoient des lieux funestes pour la France : elle n’en pouvoit entendre les noms sans gémir ; elle ne pouvoit y porter sa pensée sans soupirer ; et ces mêmes lieux, dont le souvenir lui arrachoit des soupirs et des gémissements, sont devenus les éclatantes marques de sa nouvelle félicité, les dignes occasions de ses feux de joie, et les glorieux sujets des actions de grâces qu’elle a rendues au ciel pour les triomphes que votre courage invincible en a obtenus. Dispensez-moi, Monseigneur, de vous parler de Dunkerque[3] : j’épuise toutes les forces de mon imagination, et je ne conçois rien qui réponde à la dignité de ce grand ouvrage, qui nous vient d’assurer l’Océan par la prise de cette fameuse retraite de corsaires. Tous nos havres en étoient comme assiégés ; il n’en pouvoit échapper un vaisseau qu’à la merci de leurs brigandages ; et nous en avons vu souvent de pillés à la vue des mêmes ports dont ils venoient de faire voile : et maintenant, par la conquête d’une seule ville, je vois, d’un côté, nos mers libres, nos côtes affranchies, notre commerce rétabli, la racine de nos maux publics coupée ; d’autre côté, la Flandre ouverte, l’embouchure de ses rivières captive, la porte de son secours fermée, la source de son abondance en notre pouvoir ; et ce que je vois n’est rien encore au prix de ce que je prévois sitôt que Votre Altesse y reportera la terreur de ses armes. Dispensez-moi donc, Monseigneur, de profaner des effets si merveilleux et des attentes si hautes par la bassesse de mes idées et par l’impuissance de mes expressions ; et trouvez bon que demeurant dans un respectueux silence, je n’ajoute rien ici qu’une protestation très-inviolable d’être toute ma vie,
et très-passionné serviteur,
- ↑ Cette épître, adressée au grand Condé, n’est que dans les éditions antérieures à 1660.
- ↑ Telle est l’orthographe de toutes les éditions où l’Épître a paru du vivant de Corneille.
- ↑ Dunkerque s’était rendu au duc d’Enghien le 7 octobre 1646. Ce prince, au moment où Corneille publia Rodogune, ne portait le nom de Condé que depuis deux mois environ : son père était mort le 26 décembre 1646. — Nous n’avons pas besoin de rappeler que les divers exploits rappelés plus haut étaient tous de date récente : la bataille de Rocroi, du 19 mai 1643 ; la prise de Thionville, du 10 août de la même année ; la prise de Philippsbourg, du 9 septembre 1644 ; la victoire de Nordlingen, du 3 août 1645.
Extrait d’Appian et Avertissement
« Démétrius, surnommé Nicanor, roi de Syrie, entreprit la guerre contre les Parthes, et, étant devenu leur prisonnier, vécut dans la cour de leur roi Phraates, dont il épousa la sœur, nommée Rodogune. Cependant Diodotus, domestique des rois précédents, s’empara du trône de Syrie, et y fit asseoir un Alexandre encore enfant, fils d’Alexandre le Bâtard, et d’une fille de Ptolomée[2]. Ayant gouverné quelque temps comme son tuteur, il se défit de ce malheureux pupille, et eut l’insolence de prendre lui-même la couronne sous un nouveau nom de Tryphon qu’il se donna. Mais Antiochus[3], frère du roi prisonnier, ayant appris à Rhodes sa captivité, et les troubles qui l’avoient suivie, revint dans le pays, où, ayant défait Tryphon avec beaucoup de peine, il le fit mourir. De là il porta ses armes contre Phraates, lui redemandant son frère ; et vaincu dans une bataille, il se tua lui-même. Démétrius, retourné en son royaume, fut tué par sa femme Cléopâtre, qui lui dressa des embûches en haine de cette seconde femme Rodogune qu’il avoit épousée, dont elle avoit conçu une telle indignation, que pour s’en venger elle avoit épousé ce même Antiochus, frère de son mari. Elle avoit eu deux fils de Démétrius : l’un nommé Séleucus, et l’autre Antiochus[4], dont elle tua le premier d’un coup de flèche, sitôt qu’il eut pris le diadème après la mort de son père, soit qu’elle craignît qu’il ne la voulût venger, soit que l’impétuosité de la même fureur la portât à ce nouveau parricide. Antiochus lui succéda, qui contraignit cette mauvaise mère de boire le poison qu’elle lui avoit préparé. C’est ainsi qu’elle fut enfin punie. »
Voilà ce que m’a prêté l’histoire où j’ai changé les circonstances de quelques incidents pour leur donner plus de bienséance. Je me suis servi du nom de Nicanor plutôt que de celui de Démétrius, à cause que le vers souffroit plus aisément l’un que l’autre. J’ai supposé qu’il n’avoit pas encore épousé Rodogune, afin que ses deux fils pussent avoir de l’amour pour elle sans choquer les spectateurs, qui eussent trouvé étrange cette passion pour la veuve de leur père, si j’eusse suivi l’histoire. L’ordre de leur naissance incertain, Rodogune prisonnière, quoiqu’elle ne vînt jamais en Syrie, la haine de Cléopâtre pour elle, la proposition sanglante qu’elle fait à ses fils, celle que cette princesse est obligée de leur faire pour se garantir, l’inclination qu’elle a pour Antiochus, et la jalouse fureur de cette mère qui se résout plutôt à perdre ses fils qu’à se voir sujette de sa rivale, ne sont que des embellissements de l’invention, et des acheminements vraisemblables à l’effet dénaturé que me présentoit l’histoire, et que les lois du poëme ne me permettoient pas de changer. Je l’ai même adouci tant que j’ai pu en Antiochus[5], que j’avois fait trop honnête homme, dans le reste de l’ouvrage, pour forcer à la fin sa mère à s’empoisonner soi-même[6].
On s’étonnera peut-être de ce que j’ai donné à cette tragédie le nom de Rodogune plutôt que celui de Cléopatre, sur qui tombe toute l’action tragique, et même on pourra douter si la liberté de la poésie peut s’étendre jusqu’à feindre un sujet entier sous des noms véritables, comme j’ai fait ici, où depuis la narration du premier acte, qui sert de fondement au reste, jusques aux effets qui paroissent dans le cinquième, il n’y a rien que l’histoire avoue.
Pour le premier, je confesse ingénument que ce poëme devoit plutôt porter le nom de Cléopatre que de Rodogune ; mais ce qui m’a fait en user ainsi, a été la peur que j’ai eue qu’à ce nom le peuple ne se laissât préoccuper des idées de cette fameuse et dernière reine d’Égypte, et ne confondît cette reine de Syrie avec elle, s’il l’entendoit prononcer. C’est pour cette même raison que j’ai évité de le mêler dans mes vers, n’ayant jamais fait parler de cette seconde Médée que sous celui de la Reine ; et je me suis enhardi à cette licence d’autant plus librement, que j’ai remarqué parmi nos anciens maîtres qu’ils se sont fort peu mis en peine de donner à leurs poëmes le nom des héros qu’ils y faisoient paroître, et leur ont souvent fait porter celui des chœurs, qui ont encore bien moins de part dans l’action que les personnages épisodiques, comme Rodogune : témoin les Trachiniennes de Sophocle[7], que nous n’aurions jamais voulu nommer autrement, que la Mort d’Hercule.
Pour le second point, je le tiens un peu plus difficile à résoudre, et n’en voudrois pas donner mon opinion pour bonne : j’ai cru que, pourvu que nous conservassions les effets de l’histoire, toutes les circonstances, ou, comme je viens de les nommer, les acheminements, étoient en notre pouvoir ; au moins je ne pense point avoir vu de règle qui restreigne cette liberté que j’ai prise. Je m’en suis assez bien trouvé en cette tragédie ; mais comme je l’ai poussée encore plus loin dans Héraclius, que je viens de mettre sur le théâtre[8], ce sera en le donnant au public que je tâcherai de la justifier, si je vois que les savants s’en offensent ou que le peuple en murmure. Cependant ceux qui en auront quelque scrupule m’obligeront de considérer les deux Électres de Sophocle et d’Euripide, qui conservant le même effet, y parviennent par des voies si différentes, qu’il faut nécessairement conclure que l’une des deux est tout à fait de l’invention de son auteur. Ils pourront encore jeter l’œil sur l’Iphigènie in Tauris, que notre Aristote nous donne pour exemple d’une parfaite tragédie[9], et qui a bien la mine d’être toute de même nature, vu qu’elle n’est fondée que sur cette feinte que Diane enleva Iphigénie du sacrifice dans une nuée, et supposa une biche en sa place. Enfin, ils pourront prendre garde à l’Hélène d’Euripide, où la principale action et les épisodes, le nœud et le dénoûement, sont entièrement inventés, sous des noms véritables.
Au reste, si quelqu’un a la curiosité de voir cette histoire plus au long, qu’il prenne la peine de lire Justin, qui la commence au trente-sixième livre, et l’ayant quittée, la reprend sur la fin du trente et huitième[10], et l’achève au trente-neuvième. Il la rapporte un peu autrement, et ne dit pas que Cléopatre tua son mari, mais qu’elle l’abandonna, et qu’il fut tué par le commandement d’un des capitaines d’un Alexandre qu’il lui oppose[11]. Il varie aussi beaucoup sur ce qui regarde Tryphon et son pupille, qu’il nomme Antiochus[12], et ne s’accorde avec Appian que sur ce qui se passa entre la mère et les deux fils[13].
Le premier livre des Machabées, aux chapitres 11., 13., 14. et 15., parle de ces guerres de Tryphon et de la prison de Démétrius chez les Parthes ; mais il nomme ce pupille Antiochus, ainsi que Justin, et attribue la défaite de Tryphon à Antiochus, fils de Démétrius, et non pas à son frère, comme fait Appian, que j’ai suivi, et ne dit rien du reste.
Josèphe, au treizième livre des Antiquités judaiques[14], nomme encore ce pupille de Tryphon Antiochus, fait marier Cléopatre à Antiochus, frère de Démétrius, durant la captivité de ce premier mari chez les Parthes, lui attribue la défaite et la mort de Tryphon, s’accorde avec Justin touchant la mort de Démétrius, abandonné et non pas tué par sa femme, et ne parle point de ce qu’Appian et lui rapportent d’elle et de ses deux fils, dont j’ai fait cette tragédie.
- ↑ Cette espèce d’avertissement, où l’auteur indique ses sources, ne se trouve que dans les impressions de 1647, 1652 et 1655. — Le fragment historique qui est placé en tête est tiré des chapitres lxvii-lxix des Affaires ou Guerres de Syrie d’Appien.
- ↑ Cette fille de Ptolomée (Philométor) n’est autre que la Cléopatre de cette tragédie. Avant d’épouser Démétrius Nicanor (ou Nicator), elle avait été la femme d’Alexandre Bala.
- ↑ Antiochus Sidétès.
- ↑ Antiochus, surnommé Grypus.
- ↑ Voyez le Discours de la tragédie, tome I, p. 79 et 80.
- ↑ Voltaire a substitué elle-même à soi-même.
- ↑ Le chœur de cette tragédie est composé de jeunes filles de Trachine, amies et compagnes de Déjanire.
- ↑ Voyez ci-après, tome V, le commencement de la Notice d’Héraclius.
- ↑ Aristote, dans sa Poétique, cite avec éloge l’Iphigénie en Tauride ; mais nous ne voyons pas où il la « donne pour exemple d’une parfaite tragédie. »
- ↑ Var. (édit. de 1655) : du trente-huitième.
- ↑ Voyez le chapitre i du livre XXXIX de Justin.
- ↑ Voyez le chapitre i du livre XXXVI du même auteur.
- ↑ Voyez le chapitre ii du livre XXXIX.
- ↑ Voyez les chapitres v-ix.
Examen
Le sujet de cette tragédie est tiré d’Appian Alexandrin, dont voici les paroles, sur la fin du livre qu’il a fait des Guerres de Syrie : « Démétrius, surnommé Nicanor, entreprit la guerre contre les Parthes, et vécut quelque temps prisonnier dans la cour de leur roi Phraates, dont il épousa la sœur, nommée Rodogune. Cependant Diodotus, domestique des rois précédents, s’empara du trône de Syrie, et y fit asseoir un Alexandre, encore enfant, fils d’Alexandre le Bâtard et d’une fille de Ptolomée. Ayant gouverné quelque temps comme tuteur sous le nom de ce pupille, il s’en défit, et prit lui-même la couronne sous un nouveau nom de Tryphon qu’il se donna. Antiochus, frère du roi prisonnier, ayant appris sa captivité à Rhodes, et les troubles qui l’avoient suivie, revint dans la Syrie, où ayant défait Tryphon, il le fit mourir. De là, il porta ses armes contre Phraates, et vaincu dans une bataille, il se tua lui-même. Démétrius, retournant en son royaume, fut tué par sa femme Cléopatre, qui lui dressa des embûches sur le chemin, en haine de cette Rodogune qu’il avoit épousée, dont elle avoit conçu une telle indignation, qu’elle avoit épousé ce même Antiochus, frère de son mari. Elle avoit deux fils de Démétrius, dont elle tua Séleucus, l’aîné, d’un coup de flèche, sitôt qu’il eut pris le diadème après la mort de son père, soit qu’elle craignît qu’il ne la voulût venger sur elle, soit que la même fureur l’emportât à ce nouveau parricide. Antiochus son frère lui succéda, et contraignit cette mère dénaturée de prendre le poison qu’elle lui avoit préparé[2]. »
Justin, en son 36, 38 et 39. livre, raconte cette histoire plus au long, avec quelques autres circonstances. Le premier des Machabées, et Josèphe, au 13. des Antiquités judaïques, en disent aussi quelque chose qui ne s’accorde pas tout à fait avec Appian. C’est à lui que je me suis attaché pour la narration que j’ai mise au premier acte[3], et pour l’effet du cinquième, que j’ai adouci du côté d’Antiochus. J’en ai dit la raison ailleurs[4]. Le reste sont des épisodes d’invention, qui ne sont pas incompatibles avec l’histoire, puisqu’elle ne dit point ce que devint Rodogune après la mort de Démétrius, qui vraisemblablement l’amenoit en Syrie prendre possession de sa couronne. J’ai fait porter à la pièce le nom de cette princesse plutôt que celui de Cléopatre, que je n’ai même osé nommer dans mes vers, de peur qu’on ne confondît cette reine de Syrie avec cette fameuse princesse d’Égypte qui portoit le même nom, et que l’idée de celle-ci, beaucoup plus connue que l’autre, ne semât une dangereuse occupation parmi les auditeurs.
On m’a souvent fait une question à la cour[5] : quel étoit celui de mes poëmes que j’estimois le plus ; et j’ai trouvé tous ceux qui me l’ont faite si prévenus en faveur de Cinna ou du Cid, que je n’ai jamais osé déclarer toute la tendresse que j’ai toujours eue pour celui-ci, à qui j’aurois volontiers donné mon suffrage, si je n’avois craint de manquer, en quelque sorte, au respect que je devois à ceux que je voyois pencher d’un autre côté. Cette préférence est peut-être en moi un effet de ces inclinations aveugles qu’ont beaucoup de pères pour quelques-uns de leurs enfants plus que pour les autres ; peut-être y entre-t-il un peu d’amour-propre, en ce que cette tragédie me semble être un peu plus à moi que celles qui l’ont précédée, à cause des incidents surprenants qui sont purement de mon invention, et n’avoient jamais été vus au théâtre ; et peut-être enfin y a-t-il un peu de vrai mérite qui fait que cette inclination n’est pas tout à fait injuste[6]. Je veux bien laisser chacun en liberté de ses sentiments ; mais certainement on peut dire que mes autres pièces ont peu d’avantages qui ne se rencontrent en celle-ci : elle a tout ensemble la beauté du sujet, la nouveauté des fictions, la force des vers, la facilité de l’expression, la solidité du raisonnement, la chaleur des passions, les tendresses de l’amour et de l’amitié ; et cet heureux assemblage est ménagé de sorte qu’elle s’élève d’acte en acte. Le second passe le premier, le troisième est au-dessus du second, et le dernier l’emporte sur tous les autres. L’action y est une, grande, complète ; sa durée ne va point, ou fort peu, au-delà de celle de la représentation[7]. Le jour en est le plus illustre qu’on puisse imaginer[8], et l’unité de lieu s’y rencontre en la manière que je l’explique dans le troisième de mes discours[9], et avec l’indulgence que j’ai demandée pour le théâtre.
Ce n’est pas que je me flatte assez pour présumer qu’elle soit sans taches. On a fait tant d’objections contre la narration de Laonice au premier acte[10], qu’il est malaisé de ne donner pas les mains à quelques-unes[11]. Je ne la tiens pas toutefois si inutile qu’on l’a dit. Il est hors de doute que Cléopatre, dans le second[12], feroit connoître beaucoup de choses par sa confidence avec cette Laonice, et par le récit qu’elle en fait à ses deux fils, pour leur remettre devant les yeux combien[13] ils lui ont d’obligation[14] ; mais ces deux scènes demeureroient assez obscures, si cette narration ne les avoit précédées, et du moins les justes défiances de Rodogune à la fin du premier acte, et la peinture que Cléopatre fait d’elle-même dans son monologue qui ouvre le second, n’auroient pu se faire entendre sans ce secours.
J’avoue qu’elle est sans artifice, et qu’on la fait de sang-froid à un personnage protatique[15], qui se pourroit toutefois justifier par les deux exemples de Térence que j’ai cités sur ce sujet au premier discours[16]. Timagène, qui l’écoute, n’est introduit que pour l’écouter, bien que je l’emploie au cinquième[17] à faire celle de la mort de Séleucus, qui se pouvoit faire par un autre. Il l’écoute sans y avoir aucun intérêt notable, et par simple curiosité d’apprendre ce qu’il pouvoit avoir su déjà en la cour d’Égypte, où il étoit en assez bonne posture, étant gouverneur des neveux du Roi, pour entendre des nouvelles assurées de tout ce qui se passoit dans la Syrie, qui en est voisine. D’ailleurs, ce qui ne peut recevoir d’excuse, c’est que, comme il y avoit déjà quelque temps qu’il étoit de retour avec les princes, il n’y a pas d’apparence qu’il ait attendu ce grand jour de cérémonie pour s’informer de sa sœur comment se sont passés tous ces troubles, qu’il dit ne savoir que confusément. Pollux, dans Médée, n’est qu’un personnage protatique qui écoute sans intérêt comme lui[18] ; mais sa surprise de voir Jason à Corinthe, où il vient d’arriver[19], et son séjour en Asie, que la mer en sépare, lui donnent juste sujet d’ignorer ce qu’il en apprend. La narration ne laisse pas de demeurer froide comme celle-ci, parce qu’il ne s’est encore rien passé dans la pièce qui excite la curiosité de l’auditeur, ni qui lui puisse donner quelque émotion en l’écoutant ; mais si vous voulez réfléchir sur celle de Curiace dans l’Horace, vous trouverez qu’elle fait tout un autre effet. Camille, qui l’écoute, a intérêt, comme lui, à savoir comment s’est faite une paix dont dépend leur mariage ; et l’auditeur, que Sabine et elle n’ont entretenu que de leurs malheurs et des appréhensions d’une bataille qui se va donner entre deux partis, où elles voient leurs frères dans l’un et leur amour dans l’autre, n’a pas moins d’avidité qu’elle d’apprendre comment une paix si surprenante s’est pu conclure.
Ces défauts dans cette narration confirment ce que j’ai dit ailleurs[20], que, lorsque la tragédie a son fondement sur des guerres entre deux États, ou sur d’autres affaires publiques, il est très-malaisé d’introduire un acteur qui les ignore, et qui puisse recevoir le récit qui en doit instruire les spectateurs en parlant à lui.
J’ai déguisé quelque chose de la vérité historique en celui-ci : Cléopatre n’épousa Antiochus qu’en haine de ce que son mari avoit épousé Rodogune chez les Parthes, et je fais qu’elle ne l’épouse que par la nécessité de ses affaires, sur un faux bruit de la mort de Démétrius, tant pour ne la faire pas méchante sans nécessité, comme Ménélas dans l’Oreste d’Euripide[21], que pour avoir lieu de feindre que Démétrius n’avoit pas encore épousé Rodogune, et venoit l’épouser dans son royaume pour la mieux établir en la place de l’autre, par le consentement de ses peuples, et assurer la couronne aux enfants qui naîtroient de ce mariage. Cette fiction m’étoit absolument nécessaire, afin qu’il fût tué avant que de l’avoir épousée, et que l’amour que ses deux fils ont pour elle ne fît point d’horreur aux spectateurs, qui n’auroient pas manqué d’en prendre une assez forte, s’ils les eussent vus amoureux de la veuve de leur père, tant cette affection incestueuse répugne à nos mœurs !
Cléopatre a lieu d’attendre ce jour-là à faire confidence à Laonice[22] de ses desseins et des véritables raisons de tout ce qu’elle a fait. Elle eût pu trahir son secret aux princes ou à Rodogune, si elle l’eût su plus tôt, et cette ambitieuse mère ne lui en fait part qu’au moment qu’elle veut bien qu’il éclate, par la cruelle proposition qu’elle va faire à ses fils. On a trouvé celle que Rodogune leur fait à son tour indigne d’une personne vertueuse, comme je la peins ; mais on n’a pas considéré qu’elle ne la fait pas, comme Cléopatre, avec espoir de la voir exécuter par les princes, mais seulement pour s’exempter d’en choisir aucun, et les attacher tous deux à sa protection par une espérance égale. Elle étoit avertie par Laonice de celle que la Reine leur avoit faite, et devoit prévoir que si elle se fût déclarée pour Antiochus, qu’elle aimoit, son ennemie, qui avoit seule le secret de leur naissance, n’eût pas manqué de nommer Séleucus pour aîné, afin de les commettre l’un contre l’autre, et d’exciter[23] une guerre civile qui eût pu causer sa perte. Ainsi elle devoit s’exempter de choisir, pour les contenir tous deux dans l’égalité de prétention, et elle n’en avoit point de meilleur moyen que de rappeler le souvenir de ce qu’elle devoit à la mémoire de leur père, qui avoit perdu la vie pour elle, et leur faire cette proposition qu’elle savoit bien qu’ils n’accepteroient pas. Si le traité de paix l’avoit forcée à se départir de ce juste sentiment de reconnoissance[24], la liberté qu’ils lui rendoient la rejetoit dans cette obligation. Il étoit de son devoir de venger cette mort ; mais il étoit de celui des princes de ne se pas charger de cette vengeance. Elle avoue elle-même à Antiochus qu’elle les haïroit, s’ils lui avoient obéi ; que comme elle a fait ce qu’elle a dû par cette demande, ils font ce qu’ils doivent par leur refus[25] ; qu’elle aime trop la vertu pour vouloir être le prix d’un crime, et que la justice qu’elle demande de la mort de leur père seroit un parricide, si elle la recevoit de leurs mains.
Je dirai plus : quand cette proposition seroit tout à fait condamnable en sa bouche, elle mériteroit quelque grâce et pour l’éclat que la nouveauté de l’invention a fait au théâtre, et pour l’embarras surprenant où elle jette les princes, et pour l’effet qu’elle produit dans le reste de la pièce, qu’elle conduit à l’action historique. Elle est cause que Séleucus, par dépit, renonce au trône et à la possession de cette princesse ; que la Reine, le voulant animer contre son frère, n’en peut rien obtenir, et qu’enfin elle se résout par désespoir de les perdre tous deux, plutôt que de se voir sujette de son ennemie.
Elle commence par Séleucus, tant pour suivre l’ordre de l’histoire, que parce que, s’il fût demeuré en vie après Antiochus et Rodogune, qu’elle vouloit empoisonner publiquement, il les auroit pu venger. Elle ne craint pas la même chose d’Antiochus pour son frère, d’autant qu’elle espère que le poison violent qu’elle lui a préparé fera un effet assez prompt pour le faire mourir avant qu’il ait pu rien savoir de cette autre mort[26], ou du moins avant qu’il l’en puisse convaincre, puisqu’elle a si bien pris son temps pour l’assassiner, que ce parricide n’a point eu de témoins. J’ai parlé d’ailleurs de l’adoucissement que j’ai apporté pour empêcher qu’Antiochus n’en commît un en la forçant de prendre le poison qu’elle lui présente[27], et du peu d’apparence qu’il y avoit qu’un moment après qu’elle a expiré presque à sa vue, il parlât d’amour et de mariage à Rodogune[28]. Dans l’état où ils rentrent derrière le théâtre, ils peuvent le résoudre quand ils le jugeront à propos. L’action est complète, puisqu’ils sont hors de péril, et la mort de Séleucus m’a exempté de développer le secret du droit d’aînesse entre les deux frères, qui d’ailleurs n’eût jamais été croyable, ne pouvant être éclairci que par une bouche en qui l’on n’a pas vu assez de sincérité pour prendre aucune assurance sur son témoignage.
- ↑ Il faut se souvenir que les Examens ont paru pour la première fois dans l’impression de 1660 (voyez tome I, p. 187, note 1). Cela explique que parfois, comme celui-ci dans ses deux premiers paragraphes, ils ne soient que la répétition ou le résumé des Avertissements rédigés par Corneille pour des éditions antérieures et remplacés plus tard par les Examens.
- ↑ Voyez ci-dessus, p. 414 et 415. Corneille, comme on peut le voir, a un peu modifié sa traduction.
- ↑ Dans les scènes i et iv.
- ↑ Voyez le Discours de la tragédie, tome I, p. 79 et 80.
- ↑ Var. (édit. de 1660) : dans la cour.
- ↑ « Peut-être préféroit-il Rodogune parce qu’elle lui avoit extrêmement coûté ; car il fut plus d’un an à disposer le sujet. » (Fontenelle, Œuvres, tome III, p. 105.)
- ↑ Voyez le Discours des trois unités, tome I, p. 113. — Les éditions de 1660 et de 1663 omettent toutes deux les mots : « dans le troisième de ces discours, » et ont la variante fautive que voici : « que je la viens de l’expliquer. » Faut-il lire : « que je la viens d’expliquer, » ou « que je viens de l’expliquer ? » — Dans l’impression de 1660, comme dans celles de 1664, 1668 et 1682, le troisième discours, ou Discours des trois unités, est placé en tête du volume qui contient Rodogune ; mais dans l’édition de 1663 (in-fol.) il est à la fin.
- ↑ Voyez le Discours des trois unités, tome I, p. 116 et 117.
- ↑ Voyez ibidem, tome I, p. 118 et 121.
- ↑ Dans les scènes i et iv. — Ici Corneille a principalement en vue la Pratique du Théâtre de d’Aubignac, où on lit ce qui suit au sujet de cette narration : « Il faut prendre garde à bien entretenir le discours dans les mouvements et de n’y mêler aucune apparence de récit, parce que, pour peu que cela sente l’affectation, il est vicieux, comme fait exprès en faveur des spectateurs. Aussi ne puis-je jamais conseiller d’user d’une méthode assez commune, mais que j’estime fort mauvaise : c’est à savoir lorsqu’une personne sait une partie de l’histoire et que le spectateur n’en sait encore rien du tout ; car en ces occasions les poëtes font répéter ce que l’acteur présent sait déjà, en lui disant seulement : « Vous savez telle chose, » et ajoutant « Voici le reste, que vous ignorez. » À dire le vrai, cela me semble grossier ; j’aimerois mieux faire entrer en motifs de passion ce que l’acteur présent connoît déjà, et trouver ensuite quelque couleur ingénieuse pour traiter le reste par forme de récit ordinaire. Ce défaut est sensible dans la Rodogune, où Timagène feint de ne savoir qu’une partie de l’histoire de cette princesse, et où tout ce qu’on lui répète sommairement et ce qu’on lui conte est après expliqué assez clairement par les divers sentiments des acteurs ; si bien que cette narration n’étoit pas même nécessaire : outre qu’il n’est pas vraisemblable que ce Timagène, qui avoit été à la cour du roi d’Égypte avec les deux princes de Syrie, eût ignoré ce qu’on lui conte, qui n’est rien qu’une histoire publique, contenant des batailles, avec la mort et le mariage de deux rois. » (Pages 393 et 394.)
- ↑ Les éditions de 1660 et de 1663 donnent quelqu’unes, au lieu de quelques-unes.
- ↑ Var. (édit. de 1660) : dans le second acte.
- ↑ Var. (édit. de 1660-1664) : pour leur faire connoître combien, etc.
- ↑ Voyez les scènes ii et iii du deuxième acte.
- ↑ On appelle proprement protatique un personnage qui ne paroît qu’à la protase, c’est-à-dire dans les scènes d’exposition.
- ↑ Voyez le Discours du poème dramatique, tome I, p. 46.
- ↑ Voyez la dernière scène de la pièce.
- ↑ Voyez la première scène de Médée.
- ↑ Var. (édit. de 1660 et de 1663) : de Corinthe, où il ne fait qu’arriver.
- ↑ Voyez l’Examen de Médée, tome II, p. 336.
- ↑ Voyez la Poétique d’Aristote, chapitres xv et xxv.
- ↑ On lit dans toutes les éditions publiées du vivant de Corneille (1660-1682) : Stratonice au lieu de Laonice. Cette faute singulière a été corrigée dans l’impression de 1692.
- ↑ Var. (édit. de 1660 et de 1663) : et exciter.
- ↑ Var. (édit. de 1660 et de 1663) : de ce juste sentiment de reconnoissance pour le bien des deux États.
- ↑ L’édition de 1692 donne par leurs refus, au pluriel.
- ↑ Var. (édit. de 1660 et de 1663) : avant qu’il ait rien pu savoir de sa mort.
- ↑ Voyez le Discours de la tragédie, tome I, p. 79 et 80.
- ↑ Voyez le Discours du poëme dramatique, tome I, p. 27.
LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES
POUR LES VARIANTES DE RODOGUNE.
| ÉDITIONS SÉPARÉES. | ||
| 1647 in-4o. | 1647 in-12. | |
| RECUEILS. | ||
| 1652 in-12 ; | 1663 in-fol. ; | |
| 1654 in-12 ; | 1664 in-8o ; | |
| 1655 in-12 ; | 1668 in-12 ; | |
| 1656 in-12 ; | 1682 in-12. | |
| 1660 in-8o ; | ||
Personnages
CLÉOPATRE, reine de Syrie, veuve de Démétrius Nicanor[1].
|
SÉLEUCUS, ANTIOCHUS, |
fils de Démétrius et de Cléopatre[2]. |
RODOGUNE, sœur de Phraates, roi des Parthes[3].
TIMAGÈNE, gouverneur des deux princes[4].
ORONTE, ambassadeur de Phraates[5].
LAONICE, sœur de Timagène, confidente de Cléopatre.[6]
- ↑ Les mots : « veuve de Démétrius Nicanor, » manquent dans les éditions de 1647-1656.
- ↑ Ces mêmes éditions (1647-1656) donnent seulement « fils de Démétrius ; » les mots et de Cléopatre sont omis.
- ↑ Var. (édit. de 1647-1656) : Rodogune, sœur du roi des Parthes.
- ↑ Var. (édit. de 1647-1656) : Timagène, gentilhomme syrien, confident des deux princes.
- ↑ Var. (édit. de 1647-1656) : Oronte, ambassadeur des Parthes.
- ↑ Var. (édit. de 1647-1656) : confidente de la Reine.
ACTE I.
Scène première
Enfin ce jour pompeux, cet heureux jour nous luit,
Qui d’un trouble si long doit dissiper la nuit,
Ce grand jour où l’hymen, étouffant la vengeance,
Entre le Parthe et nous remet l’intelligence[1],
Affranchit sa princesse, et nous fait pour jamais
Du motif de la guerre un lien de la paix ;
Ce grand jour est venu, mon frère, où notre reine,
Cessant de plus tenir la couronne incertaine,
Doit rompre aux yeux de tous son silence obstiné,
De deux princes gémeaux nous déclarer l’aîné,
Et l’avantage seul d’un moment de naissance,
Dont elle a jusqu’ici caché la connoissance,
Mettant au plus heureux le sceptre dans la main,
Va faire l’un sujet, et l’autre souverain.
Mais n’admirez-vous point que cette même reine
Le donne pour époux à l’objet de sa haine,
Et n’en doit faire un roi qu’afin de couronner
Celle que dans les fers elle aimoit à gêner ?
Rodogune, par elle en esclave traitée,
Par elle se va voir sur le trône montée,
Puisque celui des deux qu’elle nommera roi
Lui doit donner la main et recevoir sa foi.
Pour le mieux admirer, trouvez bon, je vous prie,
Que j’apprenne de vous les troubles de Syrie.
J’en ai vu les premiers, et me souviens encor
Des malheureux succès du grand roi Nicanor,
Quand, des Parthes vaincus pressant l’adroite fuite[2],
Il tomba dans leurs fers au bout de sa poursuite.
Je n’ai pas oublié que cet événement
Du perfide Tryphon fit le soulèvement :
Voyant le roi captif, la reine désolée,
Il crut pouvoir saisir la couronne ébranlée ;
Et le sort, favorable à son lâche attentat,
Mit d’abord sous ses lois la moitié de l’État.
La Reine, craignant tout de ces nouveaux orages[3],
En sut mettre à l’abri ses plus précieux gages ;
Et pour n’exposer pas l’enfance de ses fils,
Me les fit chez son frère[4] enlever à Memphis.
Là, nous n’avons rien su que de la renommée,
Qui, par un bruit confus diversement semée,
N’a porté jusqu’à nous ces grands renversements[5]
Que sous l’obscurité de cent déguisements.
Sachez donc que Tryphon, après quatre batailles,
Ayant su nous réduire à ces seules murailles[6],
En forma tôt le siège ; et pour comble d’effroi,
Un faux bruit s’y coula touchant la mort du Roi.
Le peuple épouvanté, qui déjà dans son âme
Ne suivoit qu’à regret les ordres d’une femme,
Voulut forcer la Reine à choisir un époux[7].
Que pouvoit-elle faire et seule et contre tous ?
Croyant son mari mort, elle épousa son frère[8].
L’effet montra soudain ce conseil salutaire :
Le prince Antiochus, devenu nouveau roi,
Sembla de tous côtés traîner l’heur avec soi[9] ;
La victoire attachée au progrès de ses armes
Sur nos fiers ennemis rejeta nos alarmes[10],
Et la mort de Tryphon, dans un dernier combat,
Changeant tout notre sort, lui rendit tout l’État[11].
Quelque promesse alors qu’il eût faite à la mère
De remettre ses fils au trône de leur père,
Il témoigna si peu de la vouloir tenir
Qu’elle n’osa jamais les faire revenir.
Ayant régné sept ans, son ardeur militaire[12]
Ralluma cette guerre où succomba son frère :
Il attaqua le Parthe, et se crut assez fort
Pour en venger sur lui la prison et la mort.
Jusque dans ses États il lui porta la guerre ;
Il s’y fit partout craindre à l’égal du tonnerre ;
Il lui donna bataille, où mille beaux exploits…
Je vous achèverai le reste une autre fois,
Un des princes survient.
Scène II.
Demeurez, Laonice :
Vous pouvez, comme lui, me rendre un bon office.
Dans l’état où je suis, triste et plein de souci,
Si j’espère beaucoup, je crains beaucoup aussi.
Un seul mot aujourd’hui, maître de ma fortune,
M’ôte ou donne à jamais le sceptre et Rodogune,
Et, de tous les mortels, ce secret révélé
Me rend le plus content ou le plus désolé.
Je vois dans le hasard tous les biens que j’espère,
Et ne puis être heureux sans le malheur d’un frère ;
Mais d’un frère si cher, qu’une sainte amitié[14]
Fait sur moi de ses maux rejaillir[15] la moitié.
Donc pour moins hasarder j’aime mieux moins prétendre,
Et pour rompre le coup que mon cœur n’ose attendre,
Lui cédant de deux biens le plus brillant aux yeux,
M’assurer de celui qui m’est plus précieux.
Heureux si, sans attendre un fâcheux droit d’aînesse,
Pour un trône incertain j’en obtiens la Princesse,
Et puis par ce partage épargner les soupirs
Qui naîtroient de ma peine ou de ses déplaisirs !
Va le voir de ma part, Timagène, et lui dire
Que pour cette beauté je lui cède l’empire ;
Mais porte-lui si haut la douceur de régner,
Qu’à cet éclat du trône il se laisse gagner ;
Qu’il s’en laisse éblouir jusqu’à ne pas connoître
À quel prix je consens de l’accepter pour maître.
Et vous, en ma faveur voyez ce cher objet,
Et tâchez d’abaisser ses yeux sur un sujet
Qui peut-être aujourd’hui porteroit la couronne,
S’il n’attachoit les siens à sa seule personne[16]
Et ne la préféroit à cet illustre rang
Pour qui les plus grands cœurs prodiguent tout leur sang.
Seigneur, le prince vient, et votre amour lui-même
Lui peut sans interprète offrir le diadème.
Ah ! je tremble, et la peur d’un trop juste refus
Rend ma langue muette et mon esprit confus.
Scène III.
Vous puis-je en confiance expliquer ma pensée[18] ?
Parlez : notre amitié par ce doute est blessée.
Hélas ! c’est le malheur que je crains aujourd’hui.
L’égalité, mon frère, en est le ferme appui ;
C’en est le fondement, la liaison, le gage ;
Et voyant d’un côté tomber tout l’avantage,
Avec juste raison je crains qu’entre nous deux
L’égalité rompue en rompe les doux nœuds[19],
Et que ce jour fatal à l’heur de notre vie
Jette sur l’un de nous trop de honte ou d’envie.
Comme nous n’avons eu jamais qu’un sentiment,
Cette peur me touchoit, mon frère, également ;
Mais si vous le voulez, j’en sais bien le remède.
Si je le veux ! bien plus, je l’apporte et vous cède
Tout ce que la couronne a de charmant en soi.
Oui, Seigneur, car je parle à présent à mon roi,
Pour le trône cédé, cédez-moi Rodogune[20],
Et je n’envierai point votre haute fortune.
Ainsi notre destin n’aura rien de honteux,
Ainsi notre bonheur n’aura rien de douteux ;
Et nous mépriserons ce foible droit d’aînesse,
Vous, satisfait du trône, et moi de la Princesse.
Hélas !
Recevez-vous l’offre avec déplaisir ?
Pouvez-vous nommer offre une ardeur de choisir[21],
Qui, de la même main qui me cède un empire,
M’arrache un bien plus grand, et le seul où j’aspire ?
Rodogune ?
Elle-même ; ils en sont les témoins.
Quoi ! l’estimez-vous tant ?
Quoi ! l’estimez-vous moins ?
Elle vaut bien un trône, il faut que je le die.
Elle vaut à mes yeux tout ce qu’en a l’Asie[22].
Vous l’aimez donc, mon frère ?
Et vous l’aimez aussi :
C’est là tout mon malheur, c’est là tout mon souci.
J’espérois que l’éclat dont le trône se pare[23]
Toucheroit vos desirs plus qu’un objet si rare ;
Mais aussi bien qu’à moi son prix vous est connu,
Et dans ce juste choix vous m’avez prévenu.
Ah, déplorable prince !
Ah ! destin trop contraire !
Que ne ferois-je point contre un autre qu’un frère ?
Ô mon cher frère ! ô nom pour un rival trop doux !
Que ne ferois-je point contre un autre que vous !
Où nous vas-tu réduire, amitié fraternelle ?
Amour, qui doit ici vaincre de vous ou d’elle ?
L’amour, l’amour doit vaincre, et la triste amitié
Ne doit être à tous deux qu’un objet de pitié.
Un grand cœur cède un trône, et le cède avec gloire[24] :
Cet effort de vertu couronne sa mémoire ;
Mais lorsqu’un digne objet a pu nous enflammer,
Qui le cède est un lâche et ne sait pas aimer.
De tous deux Rodogune a charmé le courage ;
Cessons par trop d’amour de lui faire un outrage :
Elle doit épouser, non pas vous, non pas moi,
Mais de moi, mais de vous, quiconque sera roi.
La couronne entre nous flotte encore incertaine ;
Mais sans incertitude elle doit être reine.
Cependant, aveuglés dans notre vain projet[25],
Nous la faisions tous deux la femme d’un sujet !
Régnons : l’ambition ne peut être que belle,
Et pour elle quittée, et reprise pour elle ;
Et ce trône où tous deux nous osions renoncer,
Souhaitons-le tous deux, afin de l’y placer :
C’est dans notre destin le seul conseil à prendre ;
Nous pouvons nous en plaindre, et nous devons l’attendre.
Il faut encor plus faire : il faut qu’en ce grand jour
Notre amitié triomphe aussi bien que l’amour.
Ces deux sièges fameux de Thèbes et de Troie,
Qui mirent l’une en sang, l’autre aux flammes en proie[26],
N’eurent pour fondements à leurs maux infinis
Que ceux que contre nous le sort a réunis.
Il sème entre nous deux toute la jalousie
Qui dépeupla la Grèce et saccagea l’Asie :
Un même espoir du sceptre est permis à tous deux[27] ;
Pour la même beauté nous faisons mêmes vœux.
Thèbes périt pour l’un, Troie a brûlé pour l’autre.
Tout va choir en ma main ou tomber en la vôtre[28].
En vain notre[29] amitié tâchoit à partager ;
Et si j’ose tout dire, un titre assez léger,
Un droit d’aînesse obscur, sur la foi d’une mère,
Va combler l’un de gloire et l’autre de misère.
Que de sujets de plainte en ce double intérêt
Aura le malheureux contre un si foible arrêt !
Que de sources de haine ! Hélas ! jugez le reste :
Craignez-en avec moi l’événement funeste,
Ou plutôt avec moi faites un digne effort
Pour armer votre cœur contre un si triste sort.
Malgré l’éclat du trône et l’amour d’une femme,
Faisons si bien régner l’amitié sur notre âme,
Qu’étouffant dans leur perte un regret suborneur[30],
Dans le bonheur d’un frère on trouve son bonheur.
Ainsi ce qui jadis perdit Thèbes et Troie
Dans nos cœurs mieux unis ne versera que joie ;
Ainsi notre amitié, triomphante à son tour,
Vaincra la jalousie en cédant à l’amour,
Et de notre destin bravant l’ordre barbare,
Trouvera des douceurs aux maux qu’il nous prépare.
Le pourrez-vous, mon frère ?
Ah ! que vous me pressez !
Je le voudrai du moins, mon frère, et c’est assez ;
Et ma raison sur moi gardera tant d’empire,
Que je désavouerai mon cœur s’il en soupire.
J’embrasse comme vous ces nobles sentiments[31] ;
Mais allons leur donner le secours des serments,
Afin qu’étant témoins de l’amitié jurée,
Les Dieux contre un tel coup assurent sa durée.
Allons, allons l’étreindre au pied de leurs autels
Par des liens sacrés et des nœuds immortels.
Scène IV.
Peut-on plus dignement mériter la couronne ?
Je ne suis point surpris de ce qui vous étonne :
Confident de tous deux, prévoyant leur douleur,
J’ai prévu leur constance, et j’ai plaint leur malheur ;
Mais, de grâce, achevez l’histoire commencée[32].
Pour la reprendre donc où nous l’avons laissée,
Les Parthes, au combat par les nôtres forcés,
Tantôt presque vainqueurs, tantôt presque enfoncés,
Sur l’une et l’autre armée, également heureuse,
Virent longtemps voler la victoire douteuse ;
Mais la fortune enfin se tourna contre nous,
Si bien qu’Antiochus, percé de mille coups,
Près de tomber aux mains d’une troupe ennemie,
Lui voulut dérober les restes de sa vie,
Et préférant aux fers la gloire de périr,
Lui-même par sa main acheva de mourir.
La Reine ayant appris cette triste nouvelle,
En reçut tôt après une autre plus cruelle :
Que Nicanor vivoit ; que sur un faux rapport,
De ce premier époux elle avoit cru la mort ;
Que piqué jusqu’au vif contre son hyménée,
Son âme à l’imiter s’étoit déterminée,
Et que, pour s’affranchir des fers de son vainqueur,
Il alloit épouser la Princesse sa sœur.
C’est cette Rodogune où l’un et l’autre frère
Trouve encor les appas qu’avoit trouvés[33] leur père[34].
La Reine envoie en vain pour se justifier :
On a beau la défendre, on a beau le prier,
On ne rencontre en lui qu’un juge inexorable ;
Et son amour nouveau la veut croire coupable[35] :
Son erreur est un crime, et pour l’en punir mieux,
Il veut même épouser Rodogune à ses yeux,
Arracher de son front le sacré diadème,
Pour ceindre une autre tête en sa présence même ;
Soit qu’ainsi sa vengeance eût plus d’indignité,
Soit qu’ainsi cet hymen eût plus d’autorité,
Et qu’il assurât mieux par cette barbarie
Aux enfants qui naîtroient le trône de Syrie.
Mais tandis qu’animé de colère et d’amour,
Il vient déshériter ses fils par son retour,
Et qu’un gros escadron de Parthes pleins de joie
Conduit ces deux amants et court comme à la proie,
La Reine, au désespoir de n’en rien obtenir,
Se résout de se perdre ou de le prévenir.
Elle oublie un mari qui veut cesser de l’être,
Qui ne veut plus la voir qu’en implacable maître[36] ;
Et changeant à regret son amour en horreur,
Elle abandonne tout à sa juste fureur.
Elle-même leur dresse une embûche au passage[37],
Se mêle dans les coups, porte partout sa rage,
En pousse jusqu’au bout les furieux effets.
Que vous dirai-je enfin ? les Parthes sont défaits ;
Le Roi meurt, et, dit-on, par la main de la Reine ;
Rodogune captive est livrée à sa haine.
Tous les maux qu’un esclave endure dans les fers,
Alors sans moi, mon frère, elle les eût soufferts.
La Reine, à la gêner prenant mille délices,
Ne commettoit qu’à moi l’ordre de ses supplices ;
Mais quoi que m’ordonnât cette âme toute en feu,
Je promettois beaucoup et j’exécutois peu.
Le Parthe cependant en jure la vengeance :
Sur nous à main armée il fond en diligence,
Nous surprend, nous assiége, et fait un tel effort,
Que la ville aux abois, on lui parle d’accord.
Il veut fermer l’oreille, enflé de l’avantage ;
Mais voyant parmi nous Rodogune en otage,
Enfin il craint pour elle et nous daigne écouter ;
Et c’est ce qu’aujourd’hui l’on doit exécuter.
La Reine de l’Égypte a rappelé nos princes
Pour remettre à l’aîné son trône et ses provinces.
Rodogune a paru, sortant de sa prison,
Comme un soleil levant dessus notre horizon.
Le Parthe a décampé, pressé par d’autres guerres
Contre l’Arménien qui ravage ses terres[38] ;
D’un ennemi cruel il s’est fait notre appui :
La paix finit la haine, et pour comble aujourd’hui,
Dois-je dire de bonne ou mauvaise fortune ?
Nos deux princes tous deux adorent Rodogune.
Sitôt qu’ils ont paru tous deux en cette cour[39],
Ils ont vu Rodogune, et j’ai vu leur amour ;
Mais comme étant rivaux nous les trouvons à plaindre,
Connoissant leur vertu, je n’en vois rien à craindre.
Pour vous, qui gouvernez cet objet de leurs vœux…
Et n’ai point encor vu qu’elle aime aucun des deux[40]…
Vous me trouvez mal propre à cette confidence,
Et peut-être à dessein je la vois qui s’avance.
Adieu : je dois au rang qu’elle est prête à tenir
Du moins la liberté de vous entretenir.
Scène V.
Je ne sais quel malheur aujourd’hui me menace,
Et coule dans ma joie une secrète glace :
Je tremble, Laonice, et te voulois parler,
Ou pour chasser ma crainte ou pour m’en consoler.
Quoi ? Madame, en ce jour pour vous si plein de gloire ?
Ce jour m’en promet tant que j’ai peine à tout croire :
La fortune me traite avec trop de respect,
Et le trône et l’hymen, tout me devient suspect.
L’hymen semble à mes yeux cacher quelque supplice,
Le trône sous mes pas creuser un précipice ;
Je vois de nouveaux fers après les miens brisés,
Et je prends tous ces biens pour des maux déguisés :
En un mot, je crains tout de l’esprit de la Reine.
La paix qu’elle a jurée en a calmé la haine.
La haine entre les grands se calme rarement :
La paix souvent n’y sert que d’un amusement ;
Et dans l’État où j’entre, à te parler sans feinte,
Elle a lieu de me craindre, et je crains cette crainte.
Non qu’enfin je ne donne au bien des deux États[41]
Ce que j’ai dû de haine à de tels attentats :
J’oublie, et pleinement, toute mon aventure ;
Mais une grande offense est de cette nature,
Que toujours son auteur impute à l’offensé
Un vif ressentiment dont il le croit blessé ;
Et quoiqu’en apparence on les réconcilie,
Il le craint, il le hait, et jamais ne s’y fie ;
Et toujours alarmé de cette illusion,
Sitôt qu’il peut le perdre, il prend l’occasion :
Telle est pour moi la Reine.
Ah ! Madame, je jure,
Que par ce faux soupçon vous lui faites injure :
Vous devez oublier un désespoir jaloux
Où força son courage un infidèle époux.
Si teinte de son sang et toute furieuse
Elle vous traita lors en rivale odieuse,
L’impétuosité d’un premier mouvement
Engageoit sa vengeance à ce dur traitement ;
Il falloit un prétexte à vaincre sa colère[42],
Il y falloit du temps ; et pour ne vous rien taire,
Quand je me dispensois à lui mal obéir[43],
Quand en votre faveur je semblois la trahir,
Peut-être qu’en son cœur plus douce et repentie
Elle en dissimuloit la meilleure partie ;
Que se voyant tromper elle fermoit les yeux,
Et qu’un peu de pitié la satisfaisoit mieux[44].
À présent que l’amour succède à la colère,
Elle ne vous voit plus qu’avec des yeux de mère ;
Et si de cet amour je la voyois sortir,
Je jure de nouveau de vous en avertir :
Vous savez comme quoi je vous suis tout acquise.
Le Roi souffriroit-il d’ailleurs quelque surprise ?
Qui que ce soit des deux qu’on couronne aujourd’hui,
Elle sera sa mère, et pourra tout sur lui.
Qui que ce soit des deux, je sais qu’il vous adore :
Connoissant leur amour, pouvez-vous craindre encore ?
Oui, je crains leur hymen, et d’être à l’un des deux.
Quoi ? sont-ils des sujets indignes de vos feux ?
Comme ils ont même sang avec pareil mérite[45],
Un avantage égal pour eux me sollicite ;
Mais il est malaisé, dans cette égalité[46],
Qu’un esprit combattu ne penche d’un côté.
Il est des nœuds secrets, il est des sympathies
Dont par le doux rapport les âmes assorties
S’attachent l’une à l’autre et se laissent piquer
Par ces je ne sais quoi qu’on ne peut expliquer[47].
C’est par là que l’un d’eux obtient la préférence :
Je crois voir l’autre encore avec indifférence ;
Mais cette indifférence est une aversion
Lorsque je la compare avec ma passion.
Étrange effet d’amour ! incroyable chimère !
Je voudrois être à lui si je n’aimois son frère ;
Et le plus grand des maux toutefois que je crains,
C’est que mon triste sort me livre entre ses mains.
Ne pourrai-je servir une si belle flamme ?
Ne crois pas en tirer le secret de mon âme :
Quelque époux que le ciel veuille me destiner[48],
C’est à lui pleinement que je veux me donner[49].
De celui que je crains si je suis le partage[50],
Je saurai l’accepter avec même visage ;
L’hymen me le rendra précieux à son tour,
Et le devoir fera ce qu’auroit fait l’amour,
Sans crainte qu’on reproche à mon humeur forcée
Qu’un autre qu’un mari règne sur ma pensée[51].
Vous craignez que ma foi vous l’ose reprocher ?
Que ne puis-je à moi-même aussi bien le cacher !
Quoi que vous me cachiez, aisément je devine ;
Et, pour vous dire enfin ce que je m’imagine,
Le Prince…
Garde-toi de nommer mon vainqueur :
Ma rougeur trahiroit les secrets de mon cœur,
Et je te voudrois mal de cette violence
Que ta dextérité feroit à mon silence ;
Même de peur qu’un mot par hasard échappé
Te fasse voir ce cœur et quels traits l’ont frappé,
Je romps un entretien dont la suite me blesse.
Adieu ; mais souviens-toi que c’est sur ta promesse
Que mon esprit reprend quelque tranquillité.
Madame, assurez-vous sur ma fidélité.
- ↑ Var. Des Parthes avec nous remet l’intelligence.
Affranchit leur princesse, et nous fait pour jamais. (1647-56) - ↑ Var. Quand poursuivant le Parthe, et ravageant sa terre,
Il fut, de son vainqueur, son prisonnier de guerre. (1647-56) - ↑ Var. La reine, succombant sous de si prompts orages,
En voulut à l’abri mettre ses plus chers gages,
Ses fils encore enfants, qui par un sage avis
Passèrent en Égypte, où je les ai suivis. (1647-56) - ↑ Cléopatre était fille de Ptolémée Philométor. Au temps dont il est ici parlé, ce n’était pas son frère, mais son oncle Ptolémée Évergète II qui régnait en Égypte.
- ↑ Var. Changeant de bouche en bouche, au lieu de vérités,
N’a porté jusqu’à nous que des obscurités.
laonice. Sachez donc qu’en trois ans gagnant quatre batailles,
Tryphon nous réduisit à ces seules murailles,
Les assiège, les bat ; et pour dernier effroi,
Il s’y coule un faux bruit touchant la mort du Roi. (1647-56) - ↑ De Séleucie.
- ↑ Var. Presse et force la Reine à choisir un époux, (1647-56)
- ↑ Var. Croyant son mari mort, elle épouse son frère (a) (1647-56)
(a) Antiochus Sidétès, frère de son premier mari, Démétrius Nicanor. - ↑ Var. Semble de tous côtés traîner l’heur avec soi :
La victoire le suit avec tant de furie,
Qu’il se voit en deux ans maître de la Syrie. (1647-56) - ↑ Var, Dessus nos ennemis rejeta nos alarmes. (1660-64)
- ↑ Var. Termine enfin la guerre, et lui rend tout l’État. (1647-56)
- ↑ Var. Ayant régné sept ans sans trouble et sans alarmes,
La soif de s’agrandir lui fait prendre les armes :
Il attaque le Parthe, et se croit assez fort
Pour venger de son frère et la prise et la mort.
Jusque dans ses États il lui porte la guerre ;
Il s’y fait partout craindre à l’égal du tonnerre ;
Il lui donne bataille, où mille beaux exploits… (1647-56) - ↑ Les éditions de 1682 et de 1692 donnent : Il se veut retirer ; mais les premiers mots de la scène suivante montrent que c’est une faute.
- ↑ Var. Mais d’un frère si cher, que les nœuds d’amitié
Font sur moi de ses maux rejaillir la moitié. (1647-64) - ↑ Les éditions de 1654 et de 1664 donnent seules rejaillir ; toutes les autres portent rejallir.
- ↑ Var. S’il ne la préféroit à tout ce qu’elle donne,
Qui renonçant pour elle à cet illustre rang,
La voudroit acheter encor de tout son sang… (1647-56) - ↑ Var. timagène, rentrant sur le théâtre. (1647-60)
- ↑ Var. Vous oserois-je ici découvrir ma pensée ?
antioch. Notre étroite amitié par ce doute est blessée. (1647-56) - ↑ Var. L’égalité rompue en rompe les beaux nœuds. (1647-56)
- ↑ Var. Pour le trône cédé, donnez-moi Rodogune. (1647-63)
- ↑ Var. Vous l’appelez une offre : en effet, c’est choisir ;
Et cette même main qui me cède un empire. (1647-56) - ↑ Var. Elle vaut à mes yeux tous les trônes d’Asie. (1647-56)
- ↑ Var. J’espérois que l’éclat qui sort d’une couronne
Vous laisseroit peu voir celui de sa personne. (1647-56) - ↑ Voyez ci-après l’Appendice, p. 510.
- ↑ Var. Cependant, aveuglés dedans notre projet. (1647-56)
- ↑ Var. Qui mirent l’un en sang, l’autre aux flammes en proie. (1647-56)
- ↑ Var. Nous avons même droit sur un trône douteux ;
Pour la même beauté nous soupirons tous deux. (1647-56) - ↑ Var. Et tout tombe en ma main, ou tout tombe en la vôtre.
En vain notre amitié les vouloit partager. (1647-56) - ↑ Les éditions de 1682 et de 1692 sont les seules qui, au lieu de votre, donnent ici notre, leçon adoptée par Voltaire ; l’impression de 1682 porte votre au vers 161, où c’est une faute encore plus évidente.
- ↑ C’est-à-dire un regret séducteur, mauvais conseiller. Comparez le vers 835 du Cid, tome III, p. 152.
- ↑ Var. J’embrasse avecque vous ces nobles sentiments. (1647-56)
- ↑ Var. Mais, de grâce, achevons l’histoire commencée. (1647-56)
- ↑ Toutes les éditions, jusqu’en 1660 inclusivement, portent trouvé ou treuvé, invariable.
- ↑ Var. Trouve encor les appas qu’avoit treuvé le père. (1667 et 52)
Var. Trouve encor les appas qu’avoit trouvé le père. (1654-56) - ↑ Var. Et son nouvel amour la veut croire coupable. (1647-56)
- ↑ Var. Qui ne la veut plus voir qu’en implacable maître. (1647-56)
- ↑ Var. Elle-même leur dresse un embûche au passage. (1647 in-12 et 52-60)
- ↑ Var. Contre l’Arménien qui court dessus ses terres. (1647-56)
- ↑ Var. D’abord qu’ils ont paru tous deux en cette cour, (1647-56)
- ↑ Var. Je n’ai point encor vu qu’elle aime aucun des deux (a). (1647-56)
(a) Cette leçon est aussi celle qu’a donnée Thomas Corneille dans l’édition de 1692. - ↑ Var. Non pas que mon esprit, justement irrité,
Conserve à son sujet quelque animosité :
Au bien des deux États je donne mon injure. (1647-56) - ↑ Var. Il falloit un prétexte à s’en pouvoir dédire,
La paix le vient de faire ; et s’il vous faut tout dire. (1647-56) - ↑ C’est-à-dire : Quand je me permettois de lui mal obéir. Dispenser à… accorder la dispense, la permission nécessaire pour faire quelque chose, autoriser à…
- ↑ Var. Et qu’ainsi ma pitié la satisfaisoit mieux. (1647-56)
- ↑ Var. Quoique égaux en naissance et pareils en mérite. (1647-56)
- ↑ Var. Il est bien malaisé, dans cette égalité. (1647-56)
- ↑ Voyez tome II, p. 308 et 309, et ci-dessus, p. 409.
- ↑ Var. Quelque époux que le ciel me veuille destiner. (1647-56)
- ↑ Var. C’est à lui pleinement que je me veux donner. (1647-54 et 56)
- ↑ Var. Et si du malheureux je deviens le partage. (1647-56)
- ↑ Var. Qu’un autre qu’un mari règne dans ma pensée. (1647-56)
ACTE II.
Scène première
Serments fallacieux, salutaire contrainte,
Que m’imposa la force et qu’accepta ma crainte,
Heureux déguisements d’un immortel courroux,
Vains fantômes d’État, évanouissez-vous !
Si d’un péril pressant la terreur vous fit naître,
Avec ce péril même il vous faut disparoître[1],
Semblables à ces vœux dans l’orage formés,
Qu’efface un prompt oubli quand les flots sont calmés.
Et vous, qu’avec tant d’art cette feinte a voilée,
Recours des impuissants, haine dissimulée,
Digne vertu des rois, noble secret de cour,
Éclatez, il est temps, et voici notre jour.
Montrons-nous toutes deux, non plus comme sujettes,
Mais telle que je suis et telle que vous êtes.
Le Parthe est éloigné, nous pouvons tout oser :
Nous n’avons rien à craindre et rien à déguiser ;
Je hais, je règne encor. Laissons d’illustres marques
En quittant, s’il le faut, ce haut rang des monarques :
Faisons-en avec gloire un départ éclatant,
Et rendons-le funeste à celle qui l’attend.
C’est encor, c’est encor cette même ennemie
Qui cherchoit ses honneurs dedans mon infamie,
Dont la haine à son tour croit me faire la loi,
Et régner par mon ordre et sur vous et sur moi.
Tu m’estimes bien lâche, imprudente rivale,
Si tu crois que mon cœur jusque-là se ravale,
Qu’il souffre qu’un hymen qu’on t’a promis en vain
Te mette ta vengeance et mon sceptre à la main.
Vois jusqu’où m’emporta l’amour du diadème ;
Vois quel sang il me coûte, et tremble pour toi-même :
Tremble, te dis-je ; et songe, en dépit du traité[2],
Que pour t’en faire un don je l’ai trop acheté.
Scène II.
Laonice, veux-tu que le peuple s’apprête
Au pompeux appareil de cette grande fête ?
La joie en est publique, et les princes tous deux[3]
Des Syriens ravis emportent tous les vœux :
L’un et l’autre fait voir un mérite si rare,
Que le souhait confus entre les deux s’égare ;
Et ce qu’en quelques-uns on voit d’attachement
N’est qu’un foible ascendant d’un premier mouvement.
Ils penchent d’un côté, prêts à tomber de l’autre :
Leur choix pour s’affermir attend encor le vôtre ;
Et de celui qu’ils font ils sont si peu jaloux,
Que votre secret su les réunira tous.
Sais-tu que mon secret n’est pas ce que l’on pense ?
J’attends avec eux tous celui de leur naissance.
Pour un esprit de cour, et nourri chez les grands,
Tes yeux dans leurs secrets sont bien peu pénétrants.
Apprends, ma confidente, apprends à me connoître.
Si je cache en quel rang le ciel les a fait naître,
Vois, vois que tant que l’ordre en demeure douteux,
Aucun des deux ne règne, et je règne pour eux :
Quoique ce soit un bien que l’un et l’autre attende,
De crainte de le perdre aucun ne le demande ;
Cependant je possède, et leur droit incertain
Me laisse avec leur sort leur sceptre dans la main :
Voilà mon grand secret. Sais-tu par quel mystère
Je les laissois tous deux en dépôt chez mon frère ?
J’ai cru qu’Antiochus les tenoit éloignés
Pour jouir des États qu’il avoit regagnés.
Il occupoit leur trône, et craignoit leur présence,
Et cette juste crainte assuroit ma puissance.
Mes ordres en étoient de point en point suivis,
Quand je le menaçois du retour de mes fils :
Voyant ce foudre prêt à suivre ma colère,
Quoi qu’il me plût oser, il n’osoit me déplaire ;
Et content malgré lui du vain titre de roi,
S’il régnoit au lieu d’eux, ce n’étoit que sous moi.
Je te dirai bien plus : sans violence aucune
J’aurois vu Nicanor épouser Rodogune,
Si content de lui plaire et de me dédaigner[4],
Il eût vécu chez elle en me laissant régner.
Son retour me fâchoit plus que son hyménée,
Et j’aurois pu l’aimer, s’il ne l’eût couronnée.
Tu vis comme il y fit des efforts superflus :
Je fis beaucoup alors, et ferois encor plus
S’il étoit quelque voie, infâme ou légitime,
Que m’enseignât la gloire, ou que m’ouvrît le crime,
Qui me pût conserver un bien que j’ai chéri
Jusqu’à verser pour lui tout le sang d’un mari.
Dans l’état pitoyable où m’en réduit la suite,
Délices[5] de mon cœur, il faut que je te quitte :
On m’y force, il le faut ; mais on verra quel fruit
En recevra bientôt celle qui m’y réduit[6].
L’amour que j’ai pour toi tourne en haine pour elle :
Autant que l’un fut grand, l’autre sera cruelle ;
Et puisqu’en te perdant j’ai sur qui m’en venger,
Ma perte est supportable, et mon mal est léger.
Quoi ! vous parlez encor de vengeance et de haine
Pour celle dont vous-même allez faire une reine !
Quoi ? je ferois un roi pour être son époux,
Et m’exposer aux traits de son juste courroux !
N’apprendras-tu jamais, âme basse et grossière,
À voir par d’autres yeux que les yeux du vulgaire ?
Toi qui connois ce peuple, et sais qu’aux champs de Mars
Lâchement d’une femme il suit les étendards ;
Que sans Antiochus, Tryphon m’eût dépouillée ;
Que sous lui son ardeur fut soudain réveillée ;
Ne saurois-tu juger que si je nomme un roi,
C’est pour le commander, et combattre pour moi ?
J’en ai le choix en main avec le droit d’aînesse,
Et puisqu’il en faut faire une aide à ma foiblesse,
Que la guerre sans lui ne peut se rallumer[7],
J’userai bien du droit que j’ai de le nommer.
On ne montera point au rang dont je dévale[8]
Qu’en épousant ma haine au lieu de ma rivale :
Ce n’est qu’en me vengeant qu’on me le peut ravir,
Et je ferai régner qui me voudra servir.
Je vous connoissois mal.
Connois-moi tout entière.
Quand je mis Rodogune en tes mains prisonnière,
Ce ne fut ni pitié, ni respect de son rang
Qui m’arrêta le bras, et conserva son sang.
La mort d’Antiochus me laissoit sans armée,
Et d’une troupe en hâte à me suivre animée
Beaucoup dans ma vengeance ayant fini leurs jours
M’exposoient à son frère et foible et sans secours.
Je me voyois perdue, à moins d’un tel otage :
Il vint, et sa fureur craignit pour ce cher gage ;
Il m’imposa des lois, exigea des serments,
Et moi, j’accordai tout pour obtenir du temps.
Le temps est un trésor plus grand qu’on ne peut croire :
J’en obtins, et je crus obtenir la victoire.
J’ai pu reprendre haleine, et sous de faux apprêts…
Mais voici mes deux fils que j’ai mandés exprès :
Écoute, et tu verras quel est cet hyménée
Où se doit terminer cette illustre journée.
Scène III.
Mes enfants, prenez place[9]. Enfin voici le jour
Si doux à mes souhaits, si cher à mon amour[10],
Où je puis voir briller sur une de vos têtes
Ce que j’ai conservé parmi tant de tempêtes,
Et vous remettre un bien, après tant de malheurs,
Qui m’a coûté pour vous tant de soins et pleurs.
Il peut vous souvenir quelles furent mes larmes[11]
Quand Tryphon me donna de si rudes alarmes,
Que pour ne vous pas voir exposés à ses coups[12],
Il fallut me résoudre à me priver de vous.
Quelle peines depuis, grands Dieux, n’ai-je souffertes !
Chaque jour redoubla mes douleurs et mes pertes.
Je vis votre royaume entre ces murs réduit ;
Je crus mort votre père ; et sur un si faux bruit
Le peuple mutiné voulut avoir un maître.
J’eus beau le nommer lâche, ingrat, parjure, traître,
Il fallut satisfaire à son brutal desir,
Et de peur qu’il en prît, il m’en fallut choisir[13].
Pour vous sauver l’État que n’eussé-je pu faire ?
Je choisis un époux avec des yeux de mère,
Votre oncle Antiochus ; et j’espérai qu’en lui
Votre trône tombant trouveroit un appui ;
Mais à peine son bras en relève la chute[14],
Que par lui de nouveau le sort me persécute :
Maître de votre État, par sa valeur sauvé,
Il s’obstine à remplir ce trône relevé ;
Qui lui parle de vous attire sa menace.
Il n’a défait Tryphon que pour prendre sa place ;
Et de dépositaire et de libérateur,
Il s’érige en tyran et lâche usurpateur.
Sa main l’en a puni : pardonnons à son ombre ;
Aussi bien en un seul voici des maux sans nombre.
Nicanor votre père, et mon premier époux…
Mais pourquoi lui donner encor des noms si doux,
Puisque l’ayant cru mort, il sembla ne revivre
Que pour s’en dépouiller afin de nous poursuivre[15] ?
Passons ; je ne me puis souvenir sans trembler
Du coup dont j’empêchai qu’il nous pût accabler :
Je ne sais s’il est digne ou d’horreur ou d’estime,
S’il plut aux Dieux ou non, s’il fut justice ou crime ;
Mais soit crime ou justice, il est certain, mes fils,
Que mon amour pour vous fit tout ce que je fis :
Ni celui des grandeurs ni celui de la vie
Ne jeta dans mon cœur cette aveugle furie.
J’étois lasse d’un trône où d’éternels malheurs
Me combloient chaque jour de nouvelles douleurs.
Ma vie est presque usée, et ce reste inutile
Chez mon frère avec vous trouvoit un sûr asile ;
Mais voir, après douze ans et de soins et de maux,
Un père vous ôter le fruit de mes travaux ;
Mais voir votre couronne après lui destinée
Aux enfants qui naîtroient d’un second hyménée !
À cette indignité je ne connus plus rien :
Je me crus tout permis pour garder votre bien[16].
Recevez donc, mes fils[17], de la main d’une mère
Un trône racheté par le malheur d’un père.
Je crus qu’il fit lui-même un crime en me l’ôtant,
Et si j’en ai fait un en vous le rachetant,
Daigne du juste ciel la bonté souveraine,
Vous en laissant le fruit, m’en réserver la peine,
Ne lancer que sur moi les foudres mérités[18]
Et n’épandre sur vous que des prospérités !
Jusques ici, Madame, aucun ne met en doute
Les longs et grands travaux que notre amour vous coûte,
Et nous croyons tenir des soins de cette amour[19]
Ce doux espoir du trône aussi bien que le jour :
Le récit nous en charme, et nous fait mieux comprendre
Quelles grâces tous deux nous vous en devons rendre[20] ;
Mais afin qu’à jamais nous les puissions bénir,
Épargnez le dernier à notre souvenir :
Ce sont fatalités dont l’âme embarrassée
À plus qu’elle ne veut se voit souvent forcée.
Sur les noires couleurs d’un si triste tableau
Il faut passer l’éponge ou tirer le rideau :
Un fils est criminel quand il les examine ;
Et quelque suite enfin que le ciel y destine,
J’en rejette l’idée, et crois qu’en ces malheurs
Le silence ou l’oubli nous sied mieux que les pleurs.
Nous attendons le sceptre avec même espérance ;
Mais si nous l’attendons, c’est sans impatience.
Nous pouvons sans régner vivre tous deux contents :
C’est le fruit de vos soins, jouissez-en longtemps ;
Il tombera sur nous quand vous en serez lasse :
Nous le recevrons lors de bien meilleure grâce[21] ;
Et l’accepter si tôt semble nous reprocher
De n’être revenus que pour vous l’arracher.
J’ajouterai, Madame, à ce qu’a dit mon frère
Que bien qu’avec plaisir et l’un et l’autre espère,
L’ambition n’est pas notre plus grand desir.
Régnez, nous le verrons tous deux avec plaisir[22] ;
Et c’est bien la raison que pour tant de puissance
Nous vous rendions du moins un peu d’obéissance,
Et que celui de nous dont le ciel a fait choix
Sous votre illustre exemple apprenne l’art des rois.
Dites tout, mes enfants : vous fuyez la couronne,
Non que son trop d’éclat ou son poids vous étonne :
L’unique fondement de cette aversion,
C’est la honte attachée à sa possession ;
Elle passe à vos yeux pour la même infamie,
S’il faut la partager avec notre ennemie[23],
Et qu’un indigne hymen la fasse retomber
Sur celle qui venoit pour vous la dérober.
Ô nobles sentiments d’une âme généreuse !
Ô fils vraiment mes fils ! ô mère trop heureuse !
Le sort de votre père enfin est éclairci :
Il étoit innocent, et je puis l’être aussi ;
Il vous aima toujours, et ne fut mauvais père
Que charmé par la sœur, ou forcé par le frère ;
Et dans cette embuscade où son effort fut vain,
Rodogune, mes fils, le tua par ma main.
Ainsi de cet amour[24] la fatale puissance
Vous coûte votre père, à moi mon innocence ;
Et si ma main pour vous n’avoit tout attenté,
L’effet de cette amour vous auroit tout coûté.
Ainsi vous me rendrez l’innocence et l’estime[25],
Lorsque vous punirez la cause de mon crime.
De cette même main qui vous a tout sauvé,
Dans son sang odieux je l’aurois bien lavé ;
Mais comme vous aviez votre part aux offenses,
Je vous ai réservé votre part aux vengeances ;
Et pour ne tenir plus en suspens vos esprits,
Si vous voulez régner, le trône est à ce prix.
Entre deux fils que j’aime avec même tendresse,
Embrasser ma querelle est le seul droit d’aînesse :
La mort de Rodogune en nommera l’aîné.
Quoi ? vous montrez tous deux un visage étonné !
Redoutez-vous son frère ? Après la paix infâme
Que même en la jurant je détestois dans l’âme,
J’ai fait lever des gens par des ordres secrets,
Qu’à vous suivre en tous lieux vous trouverez tous prêts ;
Et tandis qu’il fait tête aux princes d’Arménie,
Nous pouvons sans péril briser sa tyrannie.
Qui vous fait donc pâlir à cette juste loi ?
Est-ce pitié pour elle ? est-ce haine pour moi ?
Voulez-vous l’épouser afin qu’elle me brave,
Et mettre mon destin aux mains de mon esclave ?
Vous ne répondez point ! Allez, enfants ingrats,
Pour qui je crus en vain conserver ces États :
J’ai fait votre oncle roi, j’en ferai bien un autre ;
Et mon nom peut encore ici plus que le vôtre.
Mais, Madame, voyez que pour premier exploit[26]…
Mais que chacun de vous pense à ce qu’il me doit :
Je sais bien que le sang qu’à vos mains je demande
N’est pas le digne essai d’une valeur bien grande ;
Mais si vous me devez et le sceptre et le jour,
Ce doit être envers moi le sceau de votre amour :
Sans ce gage ma haine à jamais s’en défie ;
Ce n’est qu’en m’imitant que l’on me justifie.
Rien ne vous sert ici de faire les surpris :
Je vous le dis encor, le trône est à ce prix ;
Je puis en disposer comme de ma conquête :
Point d’aîné, point de roi, qu’en m’apportant sa tête ;
Et puisque mon seul choix vous y peut élever,
Pour jouir de mon crime il le faut achever.
Scène IV.
Est-il une constance à l’épreuve du foudre
Dont ce cruel arrêt met notre espoir en poudre ?
Est-il un coup de foudre à comparer aux coups
Que ce cruel arrêt vient de lancer sur nous ?
Ô haines, ô fureurs, dignes d’une Mégère !
Ô femme, que je n’ose appeler encor mère !
Après que tes forfaits ont régné pleinement,
Ne saurois-tu souffrir qu’on règne innocemment ?
Quels attraits penses-tu qu’ait pour nous la couronne,
S’il faut qu’un crime égal par ta main nous la donne ?
Et de quelles horreurs nous doit-elle combler,
Si pour monter au trône il faut te ressembler ?
Gardons plus de respect aux droits de la nature,
Et n’imputons qu’au sort notre triste aventure :
Nous le nommions cruel, mais il nous étoit doux
Quand il ne nous donnoit à combattre que nous.
Confidents tout ensemble et rivaux l’un de l’autre,
Nous ne concevions point de mal pareil au nôtre ;
Cependant à nous voir l’un de l’autre rivaux,
Nous ne concevions pas la moitié de nos maux.
Une douleur si sage et si respectueuse,
Ou n’est guère sensible, ou guère impétueuse ;
Et c’est en de tels maux avoir l’esprit bien fort
D’en connoître la cause et l’imputer au sort.
Pour moi, je sens les miens avec plus de foiblesse :
Plus leur cause m’est chère, et plus l’effet m’en blesse.
Non que pour m’en venger j’ose entreprendre rien :
Je donnerois encor tout mon sang pour le sien.
Je sais ce que je dois ; mais dans cette contrainte,
Si je retiens mon bras, je laisse aller ma plainte ;
Et j’estime qu’au point qu’elle nous a blessés,
Qui ne fait que s’en plaindre a du respect assez.
Voyez-vous bien quel est le ministère infâme
Qu’ose exiger de nous la haine d’une femme ?
Voyez-vous qu’aspirant à des crimes nouveaux,
De deux princes, ses fils, elle fait ses bourreaux ?
Si vous pouvez le voir, pouvez-vous vous en taire ?
Je vois bien plus encor : je vois qu’elle est ma mère ;
Et plus je vois son crime indigne de ce rang,
Plus je lui vois souiller la source de mon sang.
J’en sens de ma douleur croître la violence ;
Mais ma confusion m’impose le silence,
Lorsque dans ses forfaits sur nos fronts imprimés
Je vois les traits honteux dont nous sommes formés.
Je tâche à cet objet d’être aveugle ou stupide :
J’ose me déguiser jusqu’à son parricide ;
Je me cache à moi-même un excès de malheur
Où notre ignominie égale ma douleur ;
Et détournant les yeux d’une mère cruelle,
J’impute tout au sort qui m’a fait naître d’elle.
Je conserve pourtant encore un peu d’espoir :
Elle est mère, et le sang a beaucoup de pouvoir ;
Et le sort l’eût-il faite encor plus inhumaine,
Une larme d’un fils[27] peut amollir sa haine.
Ah ! mon frère, l’amour n’est guère véhément[28]
Pour des fils élevés dans un bannissement,
Et qu’ayant fait nourrir presque dans l’esclavage
Elle n’a rappelés que pour servir sa rage.
De ses pleurs tant vantés je découvre le fard :
Nous avons en son cœur vous et moi peu de part ;
Elle fait bien sonner ce grand amour de mère,
Mais elle seule enfin s’aime et se considère ;
Et quoi que nous étale un langage si doux,
Elle a tout fait pour elle, et n’a rien fait pour nous ;
Ce n’est qu’un faux amour que la haine domine :
Nous ayant embrassés, elle nous assassine,
En veut au cher objet dont nous sommes épris,
Nous demande son sang, met le trône à ce prix.
Ce n’est plus de sa main qu’il nous le faut attendre :
Il est, il est à nous, si nous osons le prendre.
Notre révolte ici n’a rien que d’innocent[29] :
Il est à l’un de nous, si l’autre le consent ;
Régnons, et son courroux ne sera que foiblesse[30],
C’est l’unique moyen de sauver la Princesse.
Allons la voir, mon frère, et demeurons unis :
C’est l’unique moyen de voir nos maux finis.
Je forme un beau dessein que son amour m’inspire ;
Mais il faut qu’avec lui notre union conspire :
Notre amour, aujourd’hui si digne de pitié,
Ne sauroit triompher que par notre amitié.
Cet avertissement marque une défiance
Que la mienne pour vous souffre avec patience.
Allons, et soyez sûr que même le trépas
Ne peut rompre des nœuds que l’amour ne rompt pas.
- ↑ Var. Avecque ce péril vous devez disparoître. (1647-56)
- ↑ Var. Je l’ai trop acheté pour t’en faire un présent ;
Crains tout ce qu’on peut craindre en te désabusant, (1647-56) - ↑ Var. Oui, Madame, avec joie, et les princes tous deux. (1647-56)
- ↑ Var. Si content d’en jouir et de me dédaigner,
Il eût vécu chez elle, et m’eût laissé régner. (1647-56) - ↑ Voltaire a mis le singulier : délice. Le mot est au pluriel dans toutes les éditions publiées du vivant de Corneille.
- ↑ Var. En recevra tantôt celle qui m’y réduit. (1647-56)
- ↑ Var. Que la guerre sans lui ne se peut rallumer. (1647-56)
- ↑ Dévaler, descendre. Voyez le Lexique.
— Var. On n’aura point ce rang, dont la perte me gêne,
Qu’au lieu de ma rivale on n’épouse ma haine. (1660) - ↑ « Il semble que Racine ait pris en quelque chose ce discours pour modèle du grand discours d’Agrippine à Néron, dans Britannicus (acte IV, scène ii). » (Voltaire.)
- ↑ Var. Si cher à mes souhaits, si doux à mon amour. (1647-56)
- ↑ Var. Il vous souvient peut-être encore de mes larmes. (1647-56)
- ↑ Var. Que pour ne vous voir pas exposés à ses coups. (1647-60)
- ↑ Var. Et de peur qu’il n’en prît, il m’en fallut choisir. (1647-56)
- ↑ Var. Je n’en fus point trompée, il releva sa chute ;
Mais par lui de nouveau mon sort me persécute :
Ce trône relevé lui plaît à retenir ;
Il imite Tryphon, qu’il venoit de punir ;
Qui lui parle de vous irrite sa colère ;
C’est un crime envers lui que les pleurs d’une mère. (1647-56) - ↑ Var. Que pour les dépouiller afin de nous poursuivre ? (1647-56)
- ↑ Var. Je me crus tout permis pour ravoir votre bien. (1647-56)
- ↑ L’édition de 1682 porte mon fils, pour mes fils.
- ↑ Var. Consumer sur mon chef les foudres mérités. (1647-56)
- ↑ Var. Et nous croyons tenir des soins de cet amour. (1647-68)
- ↑ Les éditions de 1647-55 ont toutes ici une faute bien évidente : « nous nous en devons rendre, » pour : « nous vous en devons rendre. »
- ↑ Var. Nous le recevrons lors avec meilleure grâce. (1647-64)
- ↑ Var. Régnez, nous le verrons tous deux sans déplaisir. (1647-56)
- ↑ Var. S’il faut la partager avec votre ennemie. (1647-63)
- ↑ Les éditions de 1682 et de 1692 donnent ici cette amour, et trois vers plus loin cet amour. Toutes les autres ont cet amour aux deux endroits.
- ↑ Var. Ainsi vous me rendez l’innocence et l’estime. (1647-54 et 56)
- ↑ Var, Mais, Madame, pensez que pour premier exploit… (1647-60)
- ↑ Les éditions de 1660-82 portent du fils. Toutes les autres, y compris celle de 1692, donnent d’un fils.
- ↑ Var. Croyez-moi, que l’amour n’est guère véhément. (1647-56)
- ↑ Var. Et pour user encor d’un terme plus pressant. (1647-56)
- ↑ Var. Régnons, tout son effort ne sera que foiblesse. (1647-56)
ACTE III.
Scène première
Voilà comme l’amour succède à la colère,
Comme elle ne me voit qu’avec des yeux de mère,
Comme elle aime la paix, comme elle fait un roi,
Et comme elle use enfin de ses fils et de moi.
Et tantôt mes soupçons lui faisoient une offense ?
Elle n’avoit rien fait qu’en sa juste défense ?
Lorsque tu la trompois elle fermoit les yeux ?
Ah ! que ma défiance en jugeoit beaucoup mieux !
Tu le vois, Laonice.
Et vous voyez, Madame,
Quelle fidélité vous conserve mon âme,
Et qu’ayant reconnu sa haine et mon erreur,
Le cœur gros de soupirs et frémissant d’horreur,
Je romps une foi due aux secrets de ma reine,
Et vous viens découvrir mon erreur et sa haine.
Cet avis salutaire est l’unique secours
À qui je crois devoir le reste de mes jours ;
Mais ce n’est pas assez de m’avoir avertie :
Il faut de ces périls m’aplanir la sortie,
Il faut que tes conseils m’aident à repousser…
Madame, au nom des Dieux, veuillez m’en dispenser :
C’est assez que pour vous je lui sois infidèle,
Sans m’engager encor à des conseils contre elle.
Oronte est avec vous, qui, comme ambassadeur,
Devoit de cet hymen honorer la splendeur ;
Comme c’est en ses mains que le Roi votre frère
A déposé le soin d’une tête si chère,
Je vous laisse avec lui pour en délibérer :
Quoi que vous résolviez, laissez-moi l’ignorer.
Au reste, assurez-vous de l’amour des deux princes :
Plutôt que de vous perdre ils perdront leurs provinces ;
Mais je ne réponds pas que ce cœur inhumain
Ne veuille à leur refus s’armer d’une autre main.
Je vous parle en tremblant : si j’étois ici vue,
Votre péril croîtroit, et je serois perdue.
Fuyez, grande princesse, et souffrez cet adieu.
Va, je reconnoîtrai ce service en son lieu.
Scène II.
Que ferons-nous, Oronte, en ce péril extrême,
Où l’on fait de mon sang le prix d’un diadème ?
Fuirons-nous chez mon frère ? attendrons-nous la mort,
Ou ferons-nous contre elle un généreux effort ?
Notre fuite, Madame, est assez difficile :
J’ai vu des gens de guerre épandus par la ville[1].
Si l’on veut votre perte, on vous fait observer ;
Ou s’il vous est permis encor de vous sauver,
L’avis de Laonice est sans doute une adresse :
Feignant de vous servir, elle sert sa maîtresse.
La Reine, qui surtout craint de vous voir régner,
Vous donne ces terreurs pour vous faire éloigner ;
Et pour rompre un hymen qu’avec peine elle endure,
Elle en veut à vous-même imputer la rupture.
Elle obtiendra par vous le but de ses souhaits,
Et vous accusera de violer la paix ;
Et le Roi, plus piqué contre vous que contre elle,
Vous voyant lui porter une guerre nouvelle,
Blâmera vos frayeurs et nos légèretés,
D’avoir osé douter de la foi des traités ;
Et peut-être, pressé des guerres d’Arménie,
Vous laissera moquée, et la Reine impunie.
À ces honteux moyens gardez de recourir :
C’est ici qu’il vous faut ou régner ou périr.
Le ciel pour vous ailleurs n’a point fait de couronne,
Et l’on s’en rend indigne alors qu’on l’abandonne.
Ah ! que de vos conseils j’aimerois la vigueur,
Si nous avions la force égale à ce grand cœur[2] !
Mais pourrons-nous braver une reine en colère
Avec ce peu de gens que m’a laissés mon frère ?
J’aurois perdu l’esprit si j’osois me vanter
Qu’avec ce peu de gens nous puissions résister :
Nous mourrons à vos pieds ; c’est toute l’assistance
Que vous peut en ces lieux offrir notre impuissance ;
Mais pouvez-vous trembler quand dans ces mêmes lieux
Vous portez le grand maître et des rois et des Dieux ?
L’amour fera lui seul tout ce qu’il vous faut faire.
Faites-vous un rempart des fils contre la mère ;
Ménagez bien leur flamme, ils voudront tout pour vous ;
Et ces astres naissants sont adorés de tous.
Quoi que puisse en ces lieux une reine cruelle,
Pouvant tout sur ses fils, vous y pouvez plus qu’elle.
Cependant trouvez bon qu’en ces extrémités
Je tâche à rassembler nos Parthes écartés :
Ils sont peu, mais vaillants, et peuvent de sa rage
Empêcher la surprise et le premier outrage.
Craignez moins, et surtout, Madame, en ce grand jour,
Si vous voulez régner, faites régner l’Amour.
Scène III.
Quoi ! je pourrois descendre à ce lâche artifice
D’aller de mes amants mendier le service,
Et sous l’indigne appât d’un coup d’œil affété,
J’irois jusqu’en leurs cœurs chercher ma sûreté !
Celles de ma naissance ont horreur des bassesses :
Leur sang tout généreux hait ces molles adresses.
Quel que soit le secours qu’ils me puissent offrir,
Je croirai faire assez de le daigner souffrir ;
Je verrai leur amour, j’éprouverai sa force,
Sans flatter leurs desirs, sans leur jeter d’amorce ;
Et s’il est assez fort pour me servir d’appui,
Je le ferai régner, mais en régnant sur lui.
Sentiments étouffés de colère et de haine[3],
Rallumez vos flambeaux à celles de la Reine,
Et d’un oubli contraint rompez la dure loi[4],
Pour rendre enfin justice aux mânes d’un grand roi ;
Rapportez à mes yeux son image sanglante,
D’amour et de fureur encore étincelante[5],
Telle que je le vis, quand tout percé de coups
Il me cria : « Vengeance ! Adieu : je meurs pour vous ! »
Chère ombre, hélas ! bien loin de l’avoir poursuivie,
J’allois baiser la main qui t’arracha la vie,
Rendre un respect de fille à qui versa ton sang ;
Mais pardonne aux devoirs que m’impose mon rang :
Plus la haute naissance approche des couronnes,
Plus cette grandeur même asservi nos personnes ;
Nous n’avons point de cœur pour aimer ni haïr :
Toutes nos passions ne savent qu’obéir.
Après avoir armé pour venger cet outrage,
D’une paix mal conçue on m’a faite le gage ;
Et moi, fermant les yeux sur ce noir attentat,
Je suivois mon destin en victime d’État.
Mais aujourd’hui qu’on voit cette main parricide[6],
Des restes de ta vie insolemment avide,
Vouloir encor percer ce sein infortuné,
Pour y chercher le cœur que tu m’avois donné,
De la paix qu’elle rompt je ne suis plus le gage :
Je brise avec honneur mon illustre esclavage ;
J’ose reprendre un cœur pour aimer et haïr,
Et ce n’est plus qu’à toi que je veux obéir.
Le consentiras-tu, cet effort sur ma flamme,
Toi, son vivant portrait, que j’adore dans l’âme,
Cher prince, dont je n’ose en mes plus doux souhaits
Fier encor le nom aux murs de ce palais[7] ?
Je sais quelles seront tes douleurs et tes craintes :
Je vois déjà tes maux, j’entends déjà tes plaintes ;
Mais pardonne aux devoirs qu’exige enfin un roi
À qui tu dois le jour qu’il a perdu pour moi.
J’aurai mêmes douleurs, j’aurai mêmes alarmes ;
S’il t’en coûte un soupir, j’en verserai des larmes.
Mais, Dieux ! que je me trouble en les voyant tous deux !
Amour, qui me confonds, cache du moins tes feux ;
Et content de mon cœur dont je te fais le maître,
Dans mes regards surpris garde-toi de paroître[8].
Scène IV.
Ne vous offensez pas, Princesse, de nous voir
De vos yeux à vous-même expliquer le pouvoir.
Ce n’est pas d’aujourd’hui que nos cœurs en soupirent :
À vos premiers regards tous deux ils se rendirent ;
Mais un profond respect nous fit taire et brûler,
Et ce même respect nous force de parler.
L’heureux moment approche où votre destinée
Semble être aucunement à la nôtre enchaînée,
Puisque d’un droit d’aînesse incertain parmi nous
La nôtre attend un sceptre, et la vôtre un époux.
C’est trop d’indignité que notre souveraine
De l’un de ses captifs tienne le nom de reine :
Notre amour s’en offense, et changeant cette loi,
Remet à notre reine à nous choisir un roi.
Ne vous abaissez plus à suivre la couronne :
Donnez-la, sans souffrir qu’avec elle on vous donne ;
Réglez notre destin, qu’ont mal réglé les Dieux :
Notre seul droit d’aînesse est de plaire à vos yeux ;
L’ardeur qu’allume en nous une flamme si pure
Préfère votre choix au choix de la nature,
Et vient sacrifier à votre élection
Toute notre espérance et notre ambition.
Prononcez donc, Madame, et faites un monarque :
Nous céderons sans honte à cette illustre marque ;
Et celui qui perdra votre divin objet
Demeurera du moins votre premier sujet ;
Son amour immortel saura toujours lui dire
Que ce rang près de vous vaut ailleurs un empire ;
Il y mettra sa gloire, et dans un tel malheur,
L’heur de vous obéir flattera sa douleur.
Princes, je dois beaucoup à cette déférence
De votre ambition et de votre espérance ;
Et j’en recevrois l’offre avec quelque plaisir,
Si celles de mon rang avoient droit de choisir.
Comme sans leur avis les rois disposent d’elles
Pour affermir leur trône ou finir leurs querelles,
Le destin des États est arbitre du leur,
Et l’ordre des traités règle tout dans leur cœur.
C’est lui que suit le mien, et non pas la couronne :
J’aimerai l’un de vous, parce qu’il me l’ordonne ;
Du secret révélé j’en prendrai le pouvoir,
Et mon amour pour naître attendra mon devoir.
N’attendez rien de plus, ou votre attente est vaine.
Le choix que vous m’offrez appartient à la Reine ;
J’entreprendrois sur elle à l’accepter de vous.
Peut-être on vous a tu jusqu’où va son courroux ;
Mais je dois par épreuve assez bien le connoître
Pour fuir l’occasion de le faire renaître.
Que n’en ai-je souffert, et que n’a-t-elle osé ?
Je veux croire avec vous que tout est apaisé ;
Mais craignez avec moi que ce choix ne ranime
Cette haine mourante à quelque nouveau crime :
Pardonnez-moi ce mot qui viole un oubli
Que la paix entre nous doit avoir établi.
Le feu qui semble éteint souvent dort sous la cendre :
Qui l’ose réveiller peut s’en laisser surprendre ;
Et je mériterois qu’il me pût consumer,
Si je lui fournissois de quoi se rallumer.
Pouvez-vous redouter sa haine renaissante,
S’il est en votre main de la rendre impuissante ?
Faites un roi, Madame, et régnez avec lui :
Son courroux désarmé demeure sans appui,
Et toutes ses fureurs sans effet rallumées
Ne pousseront en l’air que de vaines fumées[9].
Mais a-t-elle intérêt au choix que vous ferez,
Pour en craindre les maux que vous vous figurez ?
La couronne est à nous ; et sans lui faire injure,
Sans manquer de respect aux droits de la nature,
Chacun de nous à l’autre en peut céder sa part,
Et rendre à votre choix ce qu’il doit au hasard.
Qu’un si foible scrupule en notre faveur cesse :
Votre inclination vaut bien un droit d’aînesse,
Dont vous seriez traitée avec trop de rigueur,
S’il se trouvoit contraire aux vœux de votre cœur.
On vous applaudiroit quand vous seriez à plaindre ;
Pour vous faire régner ce seroit vous contraindre,
Vous donner la couronne en vous tyrannisant,
Et verser du poison sur ce noble présent.
Au nom de ce beau feu qui tous deux nous consume,
Princesse, à notre espoir ôtez cette amertume ;
Et permettez que l’heur qui suivra votre époux
Se puisse redoubler à le tenir de vous.
Ce beau feu vous aveugle autant comme il vous brûle ;
Et tâchant d’avancer, son effort vous recule.
Vous croyez que ce choix que l’un et l’autre attend
Pourra faire un heureux sans faire un mécontent ;
Et moi, quelque vertu que votre cœur prépare,
Je crains d’en faire deux si le mien se déclare ;
Non que de l’un et l’autre il dédaigne les vœux :
Je tiendrois à bonheur d’être à l’un de vous deux ;
Mais souffrez que je suive enfin ce qu’on m’ordonne ;
Je me mettrai trop haut s’il faut que je me donne ;
Quoique aisément je cède aux ordres de mon roi,
Il n’est pas bien aisé de m’obtenir de moi.
Savez-vous quels devoirs, quels travaux, quels services
Voudront de mon orgueil exiger les caprices ?
Par quels degrés de gloire on me peut mériter ?
En quels affreux périls il faudra vous jeter ?
Ce cœur vous est acquis après le diadème,
Princes ; mais gardez-vous de le rendre à lui-même.
Vous y renoncerez peut-être pour jamais
Quand je vous aurai dit à quel prix je le mets.
Quels seront les devoirs, quels travaux, quels services
Dont nous ne vous fassions d’amoureux sacrifices ?
Et quels affreux périls pourrons-nous redouter,
Si c’est par ces degrés qu’on peut vous mériter ?
Princesse, ouvrez ce cœur, et jugez mieux du nôtre ;
Jugez mieux du beau feu qui brûle l’un et l’autre[10],
Et dites hautement à quel prix votre choix
Veut faire l’un de nous le plus heureux des rois.
Prince, le voulez-vous ?
C’est notre unique envie.
Je verrai cette ardeur d’un repentir suivie.
Avant ce repentir tous deux nous périrons.
Enfin vous le voulez ?
Nous vous en conjurons.
Eh bien donc ! il est temps de me faire connoître[11].
J’obéis à mon roi, puisqu’un de vous doit l’être ;
Mais quand j’aurai parlé, si vous vous en plaignez[12],
J’atteste tous les Dieux que vous m’y contraignez,
Et que c’est malgré moi qu’à moi-même rendue
J’écoute une chaleur qui m’étoit défendue ;
Qu’un devoir rappelé me rend un souvenir
Que la foi des traités ne doit plus retenir.
Tremblez, princes, tremblez au nom de votre père :
Il est mort, et pour moi, par les mains d’une mère.
Je l’avois oublié, sujette à d’autres lois ;
Mais libre, je lui rends enfin ce que je dois.
C’est à vous de choisir mon amour ou ma haine.
J’aime les fils du Roi, je hais ceux de la Reine :
Réglez-vous là-dessus ; et sans plus me presser[13],
Voyez auquel des deux vous voulez renoncer.
Il faut prendre parti, mon choix suivra le vôtre :
Je respecte autant l’un que je déteste l’autre ;
Mais ce que j’aime en vous du sang de ce grand roi,
S’il n’est digne de lui, n’est pas digne de moi.
Ce sang que vous portez, ce trône qu’il vous laisse,
Valent bien que pour lui votre cœur s’intéresse :
Votre gloire le veut, l’amour vous le prescrit.
Qui peut contre elle et lui soulever votre esprit ?
Si vous leur préférez une mère cruelle,
Soyez cruels, ingrats, parricides comme elle.
Vous devez la punir si vous la condamnez ;
Vous devez l’imiter, si vous la soutenez.
Quoi ? cette ardeur s’éteint ! l’un et l’autre soupire !
J’avois su le prévoir, j’avois su le prédire…
Princesse…
Il n’est plus temps, le mot en est lâché.
Quand j’ai voulu me taire, en vain je l’ai tâché.
Appelez ce devoir haine, rigueur, colère :
Pour gagner Rodogune il faut venger un père :
Je me donne à ce prix : osez me mériter,
Et voyez qui de vous daignera m’accepter.
Adieu, princes.
Scène V.
Hélas ! c’est donc ainsi qu’on traite
Les plus profonds respects d’une amour si parfaite !
Elle nous fuit, mon frère, après cette rigueur.
Elle fuit, mais en Parthe, en nous perçant le cœur.
Que le ciel est injuste ! Une âme si cruelle
Méritoit notre mère, et devoit naître d’elle.
Plaignons-nous sans blasphème.
Ah ! que vous me gênez
Par cette retenue où vous vous obstinez !
Faut-il encor régner ? faut-il l’aimer encore ?
Il faut plus de respect pour celle qu’on adore.
C’est ou d’elle ou du trône être ardemment épris,
Que vouloir ou l’aimer ou régner à ce prix[14].
C’est et d’elle et de lui tenir bien peu de compte,
Que faire une révolte et si pleine et si prompte[15].
Lorsque l’obéissance a tant d’impiété,
La révolte devient une nécessité.
La révolte, mon frère, est bien précipitée,
Quand la loi qu’elle rompt peut être rétractée ;
Et c’est à nos desirs trop de témérité
De vouloir de tels biens avec facilité :
Le ciel par les travaux veut qu’on monte à la gloire ;
Pour gagner un triomphe il faut une victoire.
Mais que je tâche en vain de flatter nos tourments !
Nos malheurs sont plus forts que ces déguisements.
Leur excès à mes yeux paroît un noir abîme
Où la haine s’apprête à couronner le crime,
Où la gloire est sans nom, la vertu sans honneur,
Où sans un parricide il n’est point de bonheur,
Et voyant de ces maux l’épouvantable image,
Je me sens affoiblir quand je vous encourage :
Je frémis, je chancelle, et mon cœur abattu
Suit tantôt sa douleur et tantôt sa vertu.
Mon frère, pardonnez à des discours sans suite,
Qui font trop voir le trouble où mon âme est réduite[16].
J’en ferois comme vous, si mon esprit troublé
Ne secouoit le joug dont il est accablé.
Dans mon ambition, dans l’ardeur de ma flamme,
Je vois ce qu’est un trône, et ce qu’est une femme ;
Et jugeant par leur prix de leur possession,
J’éteins enfin ma flamme et mon ambition ;
Et je vous céderois l’un et l’autre avec joie,
Si dans la liberté que le ciel me renvoie,
La crainte de vous faire un funeste présent
Ne me jetoit dans l’âme un remords trop cuisant.
Dérobons-nous, mon frère, à ces âmes cruelles,
Et laissons-les sans nous achever leurs querelles.
Comme j’aime beaucoup, j’espère encore un peu :
L’espoir ne peut s’éteindre où brûle tant de feu ;
Et son reste confus me rend quelques lumières
Pour juger mieux que vous de ces âmes si fières.
Croyez-moi, l’une et l’autre a redouté nos pleurs :
Leur fuite à nos soupirs a dérobé leurs cœurs ;
Et si tantôt leur haine eût attendu nos larmes,
Leur haine à nos douleurs auroit rendu les armes.
Pleurez donc à leurs yeux, gémissez, soupirez,
Et je craindrai pour vous ce que vous espérez.
Quoi qu’en votre faveur vos pleurs obtiennent d’elles,
Il vous faudra parer leurs haines mutuelles ;
Sauver l’une de l’autre ; et peut-être leurs coups,
Vous trouvant au milieu, ne perceront que vous :
C’est ce qu’il faut pleurer. Ni maîtresse ni mère
N’ont plus de choix ici ni de lois à nous faire[17] :
Quoi que leur rage exige ou de vous ou de moi,
Rodogune est à vous, puisque je vous fais roi.
Épargnez vos soupirs près de l’une et de l’autre[18].
J’ai trouvé mon bonheur, saisissez-vous du vôtre :
Je n’en suis point jaloux ; et ma triste amitié
Ne le verra jamais que d’un œil de pitié.
Scène VI.
Que je serois heureux si je n’aimois un frère !
Lorsqu’il ne veut pas voir le mal qu’il se veut faire,
Mon amitié s’oppose à son aveuglement :
Elle agira pour vous, mon frère, également,
Elle n’abusera point de cette violence
Que l’indignation fait à votre espérance.
La pesanteur du coup souvent nous étourdit :
On le croit repoussé quand il s’approfondit ;
Et quoi qu’un juste orgueil sur l’heure persuade,
Qui ne sent point son mal est d’autant plus malade :
Ces ombres de santé cachent mille poisons,
Et la mort suit de près ces fausses guérisons.
Daignent les justes Dieux rendre vain ce présage !
Cependant allons voir si nous vaincrons l’orage,
Et si contre l’effort d’un si puissant courroux
La nature et l’amour voudront parler pour nous.
- ↑ Var. J’ai vu les gens de guerre épandus par la ville. (1660)
- ↑ Var. Si nous avions autant de forces que de cœur !
Mais que peut de vos gens une foible poignée
Contre tout le pouvoir d’une reine indignée ?
oronte. Vous promettre que seuls ils puissent résister,
J’aurois perdu le sens si j’osois m’en vanter :
Ils mourront à vos pieds ; c’est toute l’assistance
Que peut à leur princesse offrir leur impuissance ;
Mais doit-on redouter les hommes en des lieux
Où vous portez le maître et des rois et des Dieux ? (1647-56) - ↑ Var. Sentiments étouffés de vengeance et de haine. (1647-56)
- ↑ Var. Et d’un honteux oubli rompant l’injuste loi,
Rendez ce que je dois aux mânes d’un grand roi. (1647-56) - ↑ Var. De colère et d’amour encore étincelante. (1647-56)
- ↑ Var. Aujourd’hui que je vois cette main parricide. (1647-56)
- ↑ Var. Fier même le nom aux murs de ce palais ? (1647-56)
- ↑ Var. Dedans mes yeux surpris garde-toi de paroître. (1647-56)
- ↑ Comparez Pompée, acte I, scène ii, vers 221 et 222.
- ↑ Var. Parlez, et ce beau feu qui brûle l’un et l’autre
D’une si prompte ardeur suivra votre desir,
Que vous-même en perdrez le pouvoir de choisir. (1647-56) - ↑ Voyez ci-après l’Appendice, p. 510.
- ↑ Var. Mais ayant su mon choix, si vous vous en plaignez. (1647-56)
- ↑ Var. Vous êtes l’un et l’autre ; et sans plus me presser. (1647-56)
- ↑ Var. De vouloir ou l’aimer ou régner à ce prix. (1647-60)
- ↑ Var. De faire une révolte et si pleine et si prompte. (1647-60)
- ↑ Var. Et jugez par ce trouble où mon âme est réduite. (1647-56)
- ↑ Var. Si je ne prétends plus, n’ont plus de choix à faire :
Je leur ôte le droit de vous faire la loi. (1647-56) - ↑ Var. Épargnez vos soupirs auprès de l’une et l’autre. (1647-56)
ACTE IV.
Scène première
Prince, qu’ai-je entendu ? parce que je soupire,
Vous présumez que j’aime, et vous m’osez le dire !
Est-ce un frère, est-ce vous dont la témérité[1]
S’imagine…
Apaisez ce courage irrité,
Princesse ; aucun de nous ne seroit téméraire
Jusqu’à s’imaginer qu’il eût l’heur de vous plaire :
Je vois votre mérite et le peu que je vaux,
Et ce rival si cher connoît mieux ses défauts.
Mais si tantôt ce cœur parloit par votre bouche,
Il veut que nous croyions qu’un peu d’amour le touche,
Et qu’il daigne écouter quelques-uns de nos vœux,
Puisqu’il tient à bonheur d’être à l’un de nous deux.
Si c’est présomption de croire ce miracle,
C’est une impiété de douter de l’oracle,
Et mériter les maux où vous nous condamnez,
Qu’éteindre un bel espoir que vous nous ordonnez.
Princesse, au nom des Dieux, au nom de cette flamme…
Un mot ne fait pas voir jusques au fond d’une âme ;
Et votre espoir trop prompt prend trop de vanité
Des termes obligeants de ma civilité.
Je l’ai dit, il est vrai ; mais, quoi qu’il en puisse être,
Méritez cet amour que vous voulez connoître.
Lorsque j’ai soupiré, ce n’étoit pas pour vous ;
J’ai donné ces soupirs aux mânes d’un époux[2] ;
Et ce sont les effets du souvenir fidèle
Que sa mort à toute heure en mon âme rappelle.
Princes, soyez ses fils, et prenez son parti.
Recevez donc son cœur en nous deux réparti ;
Ce cœur qu’un saint amour rangea sous votre empire,
Ce cœur pour qui le vôtre à tous moments soupire,
Ce cœur, en vous aimant indignement percé,
Reprend pour vous aimer le sang qu’il a versé ;
Il le reprend en nous, il revit, il vous aime,
Et montre, en vous aimant, qu’il est encor le même.
Ah ! Princesse, en l’état où le sort nous a mis,
Pouvons-nous mieux montrer que nous sommes ses fils ?
Si c’est son cœur en vous qui revit et qui m’aime,
Faites ce qu’il feroit s’il vivoit en lui-même ;
À ce cœur qu’il vous laisse osez prêter un bras :
Pouvez-vous le porter et ne l’écouter pas ?
S’il vous explique mal ce qu’il en doit attendre,
Il emprunte ma voix pour se mieux faire entendre[3],
Une seconde fois il vous le dit par moi :
Prince, il faut le venger.
J’accepte cette loi.
Nommez les assassins, et j’y cours.
Quel mystère
Vous fait, en l’acceptant, méconnoître une mère ?
Ah ! si vous ne voulez voir finir nos destins,
Nommez d’autres vengeurs ou d’autres assassins.
Ah ! je vois trop régner son parti dans votre âme :
Prince, vous le prenez.
Oui, je le prends, Madame,
Et j’apporte à vos pieds le plus pur de son sang,
Que la nature enferme en ce malheureux flanc.
Satisfaites vous-même à cette voix secrète
Dont la vôtre envers nous daigne être l’interprète[4] ;
Exécutez son ordre, et hâtez-vous sur moi
De punir une reine et de venger un roi ;
Mais quitte par ma mort d’un devoir si sévère,
Écoutez-en un autre en faveur de mon frère.
De deux princes unis à soupirer pour vous
Prenez l’un pour victime et l’autre pour époux ;
Punissez un des fils des crimes de la mère,
Mais payez l’autre aussi des services du père,
Et laissez un exemple à la postérité
Et de rigueur entière et d’entière équité[5].
Quoi ? n’écouterez-vous ni l’amour ni la haine ?
Ne pourrai-je obtenir ni salaire ni peine ?
Ce cœur qui vous adore et que vous dédaignez…
Hélas ! Prince.
Est-ce encor le Roi que vous plaignez[6] ?
Ce soupir ne va-t-il que vers l’ombre d’un père ?
Allez, ou pour le moins rappelez votre frère :
Le combat pour mon âme étoit moins dangereux
Lorsque je vous avois à combattre tous deux :
Vous êtes plus fort seul que vous n’étiez ensemble ;
Je vous bravois tantôt, et maintenant je tremble.
J’aime ; n’abusez pas, Prince, de mon secret :
Au milieu de ma haine il m’échappe à regret ;
Mais enfin il m’échappe, et cette retenue
Ne peut plus soutenir l’effort de votre vue :
Oui, j’aime un de vous deux malgré ce grand courroux,
Et ce dernier soupir dit assez que c’est vous.
Un rigoureux devoir à cet amour s’oppose[7].
Ne m’en accusez point, vous en êtes la cause ;
Vous l’avez fait renaître en me pressant d’un choix
Qui rompt de vos traités les favorables lois.
D’un père mort pour moi voyez le sort étrange :
Si vous me laissez libre, il faut que je le venge ;
Et mes feux dans mon âme ont beau s’en mutiner,
Ce n’est qu’à ce prix seul que je puis me donner[8] :
Mais ce n’est pas de vous qu’il faut que je l’attende :
Votre refus est juste autant que ma demande :
À force de respect votre amour s’est trahi.
Je voudrois vous haïr s’il m’avoit obéi ;
Et je n’estime pas l’honneur d’une vengeance
Jusqu’à vouloir d’un crime être la récompense.
Rentrons donc sous les lois que m’impose la paix,
Puisque m’en affranchir c’est vous perdre à jamais.
Prince, en votre faveur je ne puis davantage :
L’orgueil de ma naissance enfle encor mon courage,
Et quelque grand pouvoir que l’amour ait sur moi,
Je n’oublierai jamais que je me dois un roi.
Oui, malgré mon amour, j’attendrai d’une mère
Que le trône me donne ou vous ou votre frère.
Attendant son secret, vous aurez mes desirs,
Et s’il le fait régner, vous aurez mes soupirs :
C’est tout ce qu’à mes feux ma gloire peut permettre,
Et tout ce qu’à vos feux les miens osent promettre.
Que voudrois-je de plus ? son bonheur est le mien.
Rendez heureux ce frère, et je ne perdrai rien.
L’amitié le consent, si l’amour l’appréhende ;
Je bénirai le ciel d’une perte si grande ;
Et quittant les douceurs de cet espoir flottant,
Je mourrai de douleur, mais je mourrai content.
Et moi, si mon destin entre ses mains me livre,
Pour un autre que vous s’il m’ordonne de vivre[9],
Mon amour… Mais adieu : mon esprit se confond.
Prince, si votre flamme à la mienne répond,
Si vous n’êtes ingrat à ce cœur qui vous aime,
Ne me revoyez point qu’avec le diadème.
Scène II.
Les plus doux de mes vœux enfin sont exaucés :
Tu viens de vaincre, amour ; mais ne n’est pas assez.
Si tu veux triompher en cette conjoncture[10],
Après avoir vaincu, fais vaincre la nature ;
Et prête-lui pour nous ces tendres sentiments
Que ton ardeur inspire aux cœurs des vrais amants,
Cette pitié qui force, et ces dignes foiblesses
Dont la vigueur détruit les fureurs vengeresses.
Voici la Reine. Amour, nature, justes Dieux,
Faites-la-moi fléchir, ou mourir à ses yeux.
Scène III.
Eh bien ! Antiochus, vous dois-je la couronne ?
Madame, vous savez si le ciel me la donne.
Vous savez mieux que moi si vous la méritez.
Je sais que je péris si vous ne m’écoutez.
Un peu trop lent peut-être à servir ma colère,
Vous vous êtes laissé prévenir par un frère ?
Il a su me venger quand vous délibériez,
Et je dois à son bras ce que vous espériez ?
Je vous en plains, mon fils, ce malheur est extrême ;
C’est périr en effet que perdre un diadème.
Je n’y sais qu’un remède ; encore est-il fâcheux,
Étonnant, incertain et triste pour tous deux ;
Je périrois moi-même avant que de le dire ;
Mais enfin on perd tout quand on perd un empire.
Le remède à nos maux est tout en votre main,
Et n’a rien de fâcheux, d’étonnant, d’incertain ;
Votre seule colère a fait notre infortune.
Nous perdons tout, Madame, en perdant Rodogune :
Nous l’adorons tous deux ; jugez en quels tourments
Nous jette la rigueur de vos commandements.
L’aveu de cet amour sans doute vous offense ;
Mais enfin nos malheurs croissent par le silence,
Et votre cœur qu’aveugle un peu d’inimitié,
S’il ignore nos maux, n’en peut prendre pitié :
Au point où je les vois, c’en est le seul remède.
Quelle aveugle fureur vous-même vous possède ?
Avez-vous oublié que vous parlez à moi ?
Ou si vous présumez être déjà mon roi ?
Je tâche avec respect à vous faire connoître
Les forces d’un amour que vous avez fait naître.
Moi, j’aurois allumé cet insolent amour ?
Et quel autre prétexte a fait notre retour ?
Nous avez-vous mandés qu’afin qu’un droit d’aînesse
Donnât à l’un de nous le trône et la Princesse ?
Vous avez bien fait plus, vous nous l’avez fait voir,
Et c’étoit par vos mains nous mettre en son pouvoir.
Qui de nous deux, Madame, eût osé s’en défendre,
Quand vous nous ordonniez à tous deux d’y prétendre ?
Si sa beauté dès lors n’eût allumé nos feux,
Le devoir auprès d’elle eût attaché nos vœux ;
Le desir de régner eût fait la même chose ;
Et dans l’ordre des lois que la paix nous impose,
Nous devions aspirer à sa possession
Par amour, par devoir ou par ambition.
Nous avons donc aimé, nous avons cru vous plaire :
Chacun de nous n’a craint que le bonheur d’un frère ;
Et cette crainte enfin cédant à l’amitié,
J’implore pour tous deux un moment de pitié.
Avons-nous dû prévoir cette haine cachée,
Que la foi des traités n’avoit point arrachée ?
Non ; mais vous avez dû garder le souvenir
Des hontes que pour vous j’avois su prévenir,
Et de l’indigne état où votre Rodogune,
Sans moi, sans mon courage, eût mis votre fortune.
Je croyois que vos cœurs, sensibles à ces coups,
En sauroient conserver un généreux courroux ;
Et je le retenois avec ma douceur feinte,
Afin que grossissant sous un peu de contrainte,
Ce torrent de colère et de ressentiment
Fût plus impétueux en son débordement.
Je fais plus maintenant : je presse, sollicite,
Je commande, menace, et rien ne vous irrite.
Le sceptre, dont ma main vous doit récompenser,
N’a point de quoi vous faire un moment balancer[11] ;
Vous ne considérez ni lui, ni mon injure ;
L’amour étouffe en vous la voix de la nature :
Et je pourrois aimer des fils dénaturés !
La nature et l’amour ont leurs droits séparés ;
L’un n’ôte point à l’autre une âme qu’il possède.
Non, non, où l’amour règne il faut que l’autre cède.
Leurs charmes à nos cœurs sont également doux.
Nous périrons tous deux s’il faut périr pour vous ;
Mais aussi…
Poursuivez, fils ingrat et rebelle.
Nous périrons tous deux s’il faut périr pour elle.
Périssez, périssez : votre rébellion
Mérite plus d’horreur que de compassion.
Mes yeux sauront le voir sans verser une larme,
Sans regarder en vous que l’objet qui vous charme ;
Et je triompherai, voyant périr mes fils,
De ses adorateurs et de mes ennemis.
Eh bien ! triomphez-en, que rien ne vous retienne :
Votre main tremble-t-elle ? y voulez-vous la mienne ?
Madame, commandez, je suis prêt d’obéir :
Je percerai ce cœur qui vous ose trahir ;
Heureux si par ma mort je puis vous satisfaire,
Et noyer dans mon sang toute votre colère !
Mais si la dureté de votre aversion
Nomme encor notre amour une rébellion,
Du moins souvenez-vous qu’elle n’a pris pour armes
Que de foibles soupirs et d’impuissantes larmes.
Ah ! que n’a-t-elle pris et la flamme et le fer !
Que bien plus aisément j’en saurois triompher !
Vos larmes dans mon cœur ont trop d’intelligence ;
Elles ont presque éteint cette ardeur de vengeance.
Je ne puis refuser des soupirs à vos pleurs ;
Je sens que je suis mère auprès de vos douleurs.
C’est en fait, je me rends, et ma colère expire :
Rodogune est à vous aussi bien que l’empire.
Rendez grâces aux Dieux qui vous ont fait l’aîné,
Possédez-la, régnez.
Ô moment fortuné !
Ô trop heureuse fin de l’excès de ma peine[12] !
Je rends grâces aux Dieux qui calment votre haine ;
Madame, est-il possible ?
En vain j’ai résisté,
La nature est trop forte, et mon cœur s’est dompté[13].
Je ne vous dis plus rien, vous aimez votre mère,
Et votre amour pour moi taira ce qu’il faut taire.
Quoi ? je triomphe donc sur le point de périr !
La main qui me blessoit a daigné me guérir !
Oui, je veux couronner une flamme si belle.
Allez à la Princesse en porter la nouvelle ;
Son cœur comme le vôtre en deviendra charmé :
Vous n’aimeriez pas tant si vous n’étiez aimé.
Heureux Antiochus ! heureuse Rodogune !
Oui, Madame, entre nous la joie en est commune.
Allez donc ; ce qu’ici vous perdez de moments
Sont autant de larcins à vos contentements[14] ;
Et ce soir, destiné pour la cérémonie,
Fera voir pleinement si ma haine est finie.
Et nous vous ferons voir tous nos desirs bornés
À vous donner en nous des sujets couronnés.
Scène IV.
Enfin ce grand courage a vaincu sa colère.
Que ne peut point un fils sur le cœur d’une mère ?
Vos pleurs coulent encore, et ce cœur adouci…
Envoyez-moi son frère, et nous laissez ici.
Sa douleur sera grande, à ce que je présume ;
Mais j’en saurai sur l’heure adoucir l’amertume.
Ne lui témoignez rien : il lui sera plus doux
D’apprendre tout de moi, qu’il ne seroit de vous.
Scène V[15].
Que tu pénètres mal le fond de mon courage !
Si je verse des pleurs, ce sont des pleurs de rage ;
Et ma haine, qu’en vain tu crois s’évanouir,
Ne les a fait couler qu’afin de t’éblouir.
Je ne veux plus que moi dedans ma confidence.
Et toi, crédule amant, que charme l’apparence,
Et dont l’esprit léger s’attache avidement
Aux attraits captieux de mon déguisement,
Va, triomphe en idée avec ta Rodogune,
Au sort des immortels préfère ta fortune,
Tandis que mieux instruite en l’art de me venger,
En de nouveaux malheurs je saurai te plonger.
Ce n’est pas tout d’un coup que tant d’orgueil trébuche :
De qui se rend trop tôt on doit craindre une embûche ;
Et c’est mal démêler le cœur d’avec le front,
Que prendre pour sincère un changement si prompt[16].
L’effet te fera voir comme je suis changée.
Scène VI.
Savez-vous, Séleucus, que je me suis vengée ?
Pauvre princesse, hélas !
Vous déplorez son sort !
Quoi ! l’aimiez-vous ?
Assez pour regretter sa mort.
Vous lui pouvez servir encor d’amant fidèle ;
Si j’ai su me venger, ce n’a pas été d’elle.
Ô ciel ! et de qui donc, Madame ?
C’est de vous,
Ingrat, qui n’aspirez qu’à vous voir son époux ;
De vous, qui l’adorez en dépit d’une mère ;
De vous, qui dédaignez de servir ma colère ;
De vous, de qui l’amour, rebelle à mes desirs,
S’oppose à ma vengeance, et détruit mes plaisirs.
De moi !
De toi, perfide ! Ignore, dissimule
Le mal que tu dois craindre et le feu qui te brûle ;
Et si pour l’ignorer tu crois t’en garantir,
Du moins en l’apprenant commence à le sentir.
Le trône étoit à toi par le droit de naissance ;
Rodogune avec lui tomboit en ta puissance,
Tu devois l’épouser, tu devois être roi !
Mais comme ce secret n’est connu que de moi,
Je puis, comme je veux, tourner le droit d’aînesse,
Et donne à ton rival ton sceptre et ta maîtresse.
À mon frère ?
C’est lui que j’ai nommé l’aîné.
Vous ne m’affligez point de l’avoir couronné ;
Et par une raison qui vous est inconnue,
Mes propres sentiments vous avoient prévenue :
Les biens que vous m’ôtez n’ont point d’attraits si doux
Que mon cœur n’ait donnés à ce frère avant vous[17] ;
Et si vous bornez là toute votre vengeance,
Vos desirs et les miens seront d’intelligence.
C’est ainsi qu’on déguise un violent dépit ;
C’est ainsi qu’une feinte au dehors l’assoupit[18],
Et qu’on croit amuser de fausses patiences
Ceux dont en l’âme on craint les justes défiances.
Quoi ? je conserverois quelque courroux secret !
Quoi ? lâche, tu pourrois la perdre sans regret ?
Elle de qui les Dieux te donnoient l’hyménée ?
Elle dont tu plaignois la perte imaginée ?
Considérer sa perte avec compassion,
Ce n’est pas aspirer à sa possession.
Que la mort la ravisse, ou qu’un rival l’emporte,
La douleur d’un amant est également forte ;
Et tel qui se console après l’instant fatal[19],
Ne sauroit voir son bien aux mains de son rival :
Piqué jusques au vif, il tâche à le reprendre,
Il fait de l’insensible, afin de mieux surprendre ;
D’autant plus animé que ce qu’il a perdu
Par rang ou par mérite à sa flamme étoit dû.
Peut-être ; mais enfin par quel amour de mère
Pressez-vous tellement ma douleur contre un frère ?
Prenez-vous intérêt à la faire éclater ?
J’en prends à la connoître, et la faire avorter ;
J’en prends à conserver, malgré toi, mon ouvrage
Des jaloux attentats de ta secrète rage.
Je le veux croire ainsi ; mais quel autre intérêt
Nous fait tous deux aînés quand et comme il vous plaît ?
Qui des deux vous doit croire ? et par quelle justice
Faut-il que sur moi seul tombe tout le supplice,
Et que du même amour dont nous sommes blessés
Il soit récompensé, quand vous m’en punissez ?
Comme reine, à mon choix je fais justice ou grâce,
Et je m’étonne fort d’où vous vient cette audace,
D’où vient qu’un fils, vers moi noirci de trahison,
Ose de mes faveurs me demander raison.
Vous pardonnerez donc ces chaleurs indiscrètes :
Je ne suis point jaloux du bien que vous lui faites ;
Et je vois quel amour vous avez pour tous deux,
Plus que vous ne pensez, et plus que je ne veux :
Le respect me défend d’en dire davantage.
Je n’ai ni faute d’yeux, ni faute de courage,
Madame ; mais enfin n’espérez voir en moi[20]
Qu’amitié pour mon frère, et zèle pour mon roi.
Adieu.
Scène VII.
De quel malheur suis-je encore capable ?
Leur amour m’offensoit, leur amitié m’accable ;
Et contre mes fureurs je trouve en mes deux fils
Deux enfants révoltés et deux rivaux unis.
Quoi ? sans émotion perdre trône et maîtresse !
Quel est ici ton charme, odieuse princesse ?
Et par quel privilége, allumant de tels feux,
Peux-tu n’en prendre qu’un et m’ôter tous les deux ?
N’espère pas pourtant triompher de ma haine :
Pour régner sur deux cœurs, tu n’es pas encor reine.
Je sais bien qu’en l’état où tous deux je les voi,
Il me les faut percer pour aller jusqu’à toi ;
Mais n’importe : mes mains, sur le père enhardies,
Pour un bras refusé sauront prendre deux vies ;
Leurs jours également sont pour moi dangereux ;
J’ai commencé par lui, j’achèverai par eux.
Sors de mon cœur, Nature, ou fais qu’ils m’obéissent :
Fais-les servir ma haine, ou consens qu’ils périssent.
Mais déjà l’un a vu que je les veux punir :
Souvent qui tarde trop se laisse prévenir.
Allons chercher le temps d’immoler mes victimes[21],
Et de me rendre heureuse à force de grands crimes.
- ↑ Var. Qui de vous deux encore a la témérité
De se croire… (1667-56) - ↑ « Espoux, dit Nicot dans son Dictionnaire, à l’article Espouser, est celui qui n’est que fiancé, et ne se peut encore porter pour mari. » Voyez le Lexique. — Voyez aussi plus haut, p. 415 et 425.
- ↑ Var. Il emprunte ma voix pour mieux se faire entendre. (1647-64)
- ↑ Var. [Dont la vôtre envers nous daigne être l’interprète :]
Elle s’explique assez à ce cœur qui l’entend,
Et vous lui rendrez plus que son ombre n’attend (a) ;
Mais aussi, par ma mort vers elle dégagée,
Rendez heureux mon frère après l’avoir vengée.
[De deux princes unis à soupirer pour vous.] (1647-56)
(a) Et vous lui rendez plus que son ombre n’attend. (1655) - ↑ Var. Et de reconnoissance et de sévérité. (1647-56)
- ↑ Var. Hélas ! antioch. Sont-ce les morts ou nous que vous plaignez ?
Soupirez-vous pour eux, ou pour notre misère ?
rodog. Allez, Prince, ou du moins rappelez votre frère. (1647-56) - ↑ Var. Un rigoureux devoir à cette amour s’oppose. (1647-56)
- ↑ Var. Ce n’est qu’à ce prix seul que je me puis donner. (1647-56)
- ↑ Var. Si pour d’autres que vous il m’ordonne de vivre. (1647-56)
- ↑ Var. Si tu veux triompher dedans notre aventure. (1647-64)
- ↑ Var. Ne vaut pas à vos yeux la peine d’y penser. (1647-56)
- ↑ Var. Oh ! trop heureuse fin d’un excès de misère !
Je rends grâces aux Dieux qui m’ont rendu ma mère. (1647-56) - ↑ Var. La nature est trop forte, et ce cœur s’est dompté.
Je ne vous dis plus rien, vous aimez une mère. (1647-56) - ↑ Var. Sont autant de larcins à ses contentements. (1647-56)
- ↑ « On dit qu’au théâtre on n’aime pas les scélérats. Il n’y a point de criminelle plus odieuse que Cléopatre, et cependant on se plaît à la voir ; du moins le parterre, qui n’est pas toujours composé de connaisseurs sévères et délicats, s’est laissé subjuguer quand une actrice imposante a joué ce rôle. » (Voltaire.) — Les derniers mots : « du moins le parterre, etc., » ne sont pas dans la première édition du commentaire de Voltaire (1764) ; il les a ajoutés dans celle de 1774 in-4o, probablement après avoir vu Mlle Dumesnil dans ce rôle. Voyez la Notice, p. 408.
- ↑ Var. De prendre pour sincère un changement si prompt. (1647-60)
- ↑ Var. Que mon cœur n’ait cédés à ce frère avant vous. (1647-63)
- ↑ Var. C’est ainsi qu’au dehors il traîne et s’assoupit,
Et qu’il croit amuser de fausses patiences
Ceux dont il veut guérir les justes défiances. (1647-56) - ↑ Var. Et tel qui se console après un coup fatal. (1647-56)
- ↑ Var. Non, Madame ; et jamais vous ne verrez en moi. (1647-56)
- ↑ Var. Allons chercher le temps d’immoler nos victimes
Et de nous rendre heureuse à force de grands crimes. (1647-56)
ACTE V.
Scène première
Enfin, grâces aux dieux, j’ai moins d’un ennemi :
La mort de Séleucus m’a vengée à demi.
Son ombre, en attendant Rodogune et son frère,
Peut déjà de ma part les promettre à son père :
Ils le suivront de près, et j’ai tout préparé
Pour réunir bientôt ce que j’ai séparé.
Ô toi, qui n’attends plus que la cérémonie
Pour jeter à mes pieds ma rivale punie,
Et par qui deux amants vont d’un seul coup du sort
Recevoir l’hyménée, et le trône, et la mort,
Poison, me sauras-tu rendre mon diadème ?
Le fer m’a bien servie, en feras-tu de même ?
Me seras-tu fidèle ? Et toi, que me veux-tu,
Ridicule retour d’une sotte vertu,
Tendresse dangereuse autant comme importune ?
Je ne veux point pour fils l’époux de Rodogune,
Et ne vois plus en lui les restes de mon sang,
S’il m’arrache du trône et la met en mon rang[1].
Reste du sang ingrat d’un époux infidèle,
Héritier d’une flamme envers moi criminelle,
Aime mon ennemie, et péris comme lui.
Pour la faire tomber j’abattrai son appui :
Aussi bien sous mes pas c’est creuser un abîme,
Que retenir ma main sur la moitié du crime ;
Et te faisant mon roi, c’est trop me négliger,
Que te laisser sur moi père et frère à venger.
Qui se venge à demi court lui-même à sa peine :
Il faut ou condamner ou couronner sa haine[2].
Dût le peuple en fureur pour ses maîtres nouveaux,
De mon sang odieux arroser[3] leurs tombeaux,
Dût le Parthe vengeur me trouver sans défense,
Dût le ciel égaler le supplice à l’offense,
Trône, à t’abandonner je ne puis consentir :
Par un coup de tonnerre il vaut mieux en sortir ;
Il vaut mieux mériter le sort le plus étrange.
Tombe sur moi le ciel, pourvu que je me venge !
J’en recevrai le coup d’un visage remis :
Il est doux de périr après ses ennemis :
Et de quelque rigueur que le destin me traite,
Je perds moins à mourir qu’à vivre leur sujette[4].
Mais voici Laonice : il faut dissimuler
Ce que le seul effet doit bientôt révéler.
Scène II.
Viennent-ils, nos amants ?
Ils approchent, Madame :
On lit dessus leur front l’allégresse de l’âme ;
L’amour s’y fait paroître avec la majesté ;
Et suivant le vieil ordre en Syrie usité,
D’une grâce en tous deux toute auguste et royale,
Ils viennent prendre ici la coupe nuptiale,
Pour s’en aller au temple, au sortir du palais,
Par les mains du grand prêtre être unis à jamais :
C’est là qu’il les attend pour bénir l’alliance.
Le peuple tout ravi par ses vœux le devance,
Et pour eux à grands cris demande aux immortels
Tout ce qu’on leur souhaite au pied de leurs autels,
Impatient pour eux que la cérémonie
Ne commence bientôt, ne soit bientôt finie.
Les Parthes à la foule aux Syriens mêlés,
Tous nos vieux différends de leur âme exilés[5],
Font leur suite assez grosse, et d’une voix commune
Bénissent à l’envi le Prince et Rodogune.
Mais je les vois déjà, Madame : c’est à vous
À commencer ici des spectacles si doux.
Scène III.
troupe de Parthes et de Syriens.
Approchez, mes enfants : car l’amour maternelle,
Madame, dans mon cœur vous tient déjà pour telle ;
Et je crois que ce nom ne vous déplaira pas.
Je le chérirai même au-delà du trépas.
Il m’est trop doux, Madame ; et tout l’heur que j’espère,
C’est de vous obéir et respecter en mère.
Aimez-moi seulement : vous allez être rois,
Et s’il faut du respect, c’est moi que vous le dois.
Ah ! si nous recevons la suprême puissance,
Ce n’est pas pour sortir de votre obéissance :
Vous régnerez ici quand nous y régnerons,
Et ce seront vos lois que nous y donnerons.
J’ose le croire ainsi ; mais prenez votre place :
Il est temps d’avancer ce qu’il faut que je fasse.
Peuple qui m’écoutez, Parthes et Syriens,
Sujets du roi, son frère, ou qui fûtes les miens[7],
Voici de mes deux fils celui qu’un droit d’aînesse
Élève dans le trône, et donne à la Princesse.
Je lui rends cet État que j’ai sauvé pour lui :
Je cesse de régner, il commence aujourd’hui.
Qu’on ne me traite plus ici de souveraine :
Voici votre roi, peuple, et voilà votre reine[8].
Vivez pour les servir, respectez-les tous deux,
Aimez-les, et mourez, s’il est besoin, pour eux.
Oronte, vous voyez avec quelle franchise
Je leur rends ce pouvoir dont je me suis démise :
Prêtez les yeux au reste, et voyez les effets
Suivre de point en point les traités de la paix.
Votre sincérité s’y fait assez paroître,
Madame, et j’en ferai récit au Roi mon maître.
L’hymen est maintenant notre plus cher souci.
L’usage veut, mon fils, qu’on le commence ici :
Recevez de ma main la coupe nuptiale,
Pour être après unis sous la foi conjugale ;
Puisse-t-elle être un gage, envers votre moitié,
De votre amour ensemble et de mon amitié !
Ciel ! que ne dois-je point aux bontés d’une mère ?
Le temps presse, et votre heur d’autant plus se diffère.
Madame, hâtons donc ces glorieux moments :
Voici l’heureux essai de nos contentements.
Mais si mon frère étoit le témoin de ma joie…
C’est être trop cruel que vouloir qu’il la voie :
Ce sont des déplaisirs qu’il fait bien d’épargner ;
Et sa douleur secrète a droit de l’éloigner.
Il m’avoit assuré qu’il la verroit sans peine.
Mais n’importe, achevons.
Scène IV.
TIMAGÈNE, LAONICE, troupe.
Ah ! Seigneur !
Timagène,
Quelle est votre insolence ?
Ah ! Madame.
Parlez.
Souffrez pour un moment que mes sens rappelés[9]…
Qu’est-il donc arrivé ?
Le prince votre frère…
Quoi ? se voudroit-il rendre à mon bonheur contraire ?
L’ayant cherché longtemps afin de divertir
L’ennui que de sa perte il pouvoit ressentir,
Je l’ai trouvé, Seigneur, au bout de cette allée,
Où la clarté du ciel semble toujours voilée.
Sur un lit de gazon, de foiblesse étendu,
Il sembloit déplorer ce qu’il avoit perdu[10] :
Son âme à ce penser paraissoit attachée ;
Sa tête sur un bras languissamment penchée,
Immobile et rêveur, en malheureux amant…
Enfin, que faisoit-il ? achevez promptement.
D’une profonde plaie en l’estomac ouverte,
Son sang à gros bouillons sur cette couche verte…
Il est mort ?
Oui, Madame.
Ah ! destins ennemis[11],
Qui m’enviez le bien que je m’étois promis !
Voilà le coup fatal que je craignois dans l’âme,
Voilà le désespoir où l’a réduit sa flamme.
Pour vivre en vous perdant il avoit trop d’amour[12],
Madame, et de sa main il s’est privé du jour[13].
Madame, il a parlé : sa main est innocente.
La tienne est donc coupable, et ta rage insolente,
Par une lâcheté qu’on ne peut égaler,
L’ayant assassiné, le fait encor parler !
Timagène, souffrez la douleur d’une mère,
Et les premiers soupçons d’une aveugle colère[14].
Comme ce coup fatal n’a point d’autres témoins,
J’en ferois autant qu’elle, à vous connoître moins.
Mais que vous a-t-il dit ? achevez, je vous prie.
Surpris d’un tel spectacle, à l’instant je m’écrie ;
Et soudain, à mes cris, ce prince, en soupirant,
Avec assez de peine entr’ouvre un œil mourant ;
Et ce reste égaré de lumière incertaine[15]
Lui peignant son cher frère au lieu de Timagène,
Rempli de votre idée, il m’adresse pour vous
Ces mots où l’amitié règne sur le courroux :
« Une main qui nous fut bien chère
Venge ainsi le refus d’un coup trop inhumain.
Régnez, et surtout, mon cher frère,
Gardez-vous de la même main.
C’est… » La Parque à ce mot lui coupe la parole ;
Sa lumière s’éteint, et son âme s’envole ;
Et moi, tout effrayé d’un si tragique sort,
J’accours pour vous en faire un funeste rapport.
Rapport vraiment funeste, et sort vraiment tragique,
Qui va changer en pleurs l’allégresse publique !
Ô frère, plus aimé que la clarté du jour,
Ô rival, aussi cher que m’étoit mon amour,
Je te perds, et je trouve en ma douleur extrême[16]
Un malheur dans ta mort plus grand que ta mort même.
Oh ! de ses derniers mots fatale obscurité !
En quel gouffre d’horreurs m’as-tu précipité ?
Quand j’y pense chercher la main qui l’assassine,
Je m’impute à forfait tout ce que j’imagine ;
Mais aux marques enfin que tu m’en viens donner,
Fatale obscurité, qui dois-je en soupçonner ?
« Une main qui nous fut bien chère ! »
Madame, est-ce la vôtre, ou celle de ma mère ?
Vous vouliez toutes deux un coup trop inhumain ;
Nous vous avons tous deux refusé notre main :
Qui de vous s’est vengée ? est-ce l’une, est-ce l’autre
Qui fait agir la sienne au refus de la nôtre ?
Est-ce vous qu’en coupable il me faut regarder ?
Est-ce vous désormais dont je me dois garder ?
Quoi ? vous me soupçonnez ?
Quoi ? je vous suis suspecte ?
Je suis amant et fils, je vous aime et respecte ;
Mais quoi que sur mon cœur puissent des noms si doux,
À ces marques enfin je ne connois que vous.
As-tu bien entendu ? dis-tu vrai, Timagène ?
Avant qu’en soupçonner la Princesse ou la Reine[17],
Je mourrois mille fois ; mais enfin mon récit
Contient, sans rien de plus, ce que le Prince a dit[18].
D’un et d’autre côté l’action est si noire
Que n’en pouvant douter, je n’ose encor la croire.
Ô quiconque des deux avez versé son sang,
Ne vous préparez plus à me percer le flanc !
Nous avons mal servi vos haines mutuelles,
Aux jours l’une de l’autre également cruelles ;
Mais si j’ai refusé ce détestable emploi,
Je veux bien vous servir toutes deux contre moi :
Qui que vous soyez donc, recevez une vie
Que déjà vos fureurs m’ont à demi ravie[19].
Ah ! Seigneur, arrêtez !
Seigneur, que faites-vous ?
Je sers ou l’une ou l’autre, et je préviens ses coups.
Vivez, régnez heureux.
Ôtez-moi donc de doute,
Et montrez-moi la main qu’il faut que je redoute[20],
Qui pour m’assassiner ose me secourir,
Et me sauve de moi pour me faire périr.
Puis-je vivre et traîner cette gêne éternelle[21],
Confondre l’innocente avec la criminelle,
Vivre et ne pouvoir plus vous voir sans m’alarmer,
Vous craindre toutes deux, toutes deux vous aimer ?
Vivre avec ce tourment, c’est mourir à toute heure,
Tirez-moi de ce trouble, ou souffrez que je meure,
Et que mon déplaisir, par un coup généreux,
Épargne un parricide à l’une de vous deux.
Puisque le même jour que ma main vous couronne,
Je perds un de mes fils, et l’autre me soupçonne ;
Qu’au milieu de mes pleurs, qu’il devroit essuyer,
Son peu d’amour me force à me justifier ;
Si vous n’en pouvez mieux consoler une mère
Qu’en la traitant d’égale avec une étrangère,
Je vous dirai, Seigneur (car ce n’est plus à moi
À nommer autrement et mon juge et mon roi),
Que vous voyez l’effet de cette vieille haine
Qu’en dépit de la paix me garde l’inhumaine,
Qu’en son cœur du passé soutient le souvenir,
Et que j’avois raison de vouloir prévenir.
Elle a soif de mon sang, elle a voulu l’épandre :
J’ai prévu d’assez loin ce que j’en viens d’apprendre ;
Mais je vous ai laissé désarmer mon courroux.
Sur la foi de ses pleurs je n’ai rien craint de vous,
Madame ; mais, ô Dieux ! quelle rage est la vôtre !
Quand je vous donne un fils, vous assassinez l’autre,
Et m’enviez soudain l’unique et foible appui
Qu’une mère opprimée eût pu trouver en lui !
Quand vous m’accablerez, où sera mon refuge ?
Si je m’en plains au Roi, vous possédez mon juge ;
Et s’il m’ose écouter, peut-être, hélas ! en vain
Il voudra se garder de cette même main.
Enfin je suis leur mère, et vous leur ennemie ;
J’ai recherché leur gloire, et vous leur infamie ;
Et si je n’eusse aimé ces fils que vous m’ôtez,
Votre abord en ces lieux les eût déshérités.
C’est à lui maintenant, en cette concurrence,
À régler ses soupçons sur cette différence,
À voir de qui des deux il doit se défier,
Si vous n’avez un charme à vous justifier.
Je me défendrai mal : l’innocence étonnée
Ne peut s’imaginer qu’elle soit soupçonnée ;
Et n’ayant rien prévu d’un attentat si grand,
Qui l’en veut accuser sans peine la surprend.
Je ne m’étonne point de voir que votre haine
Pour me faire coupable a quitté Timagène.
Au moindre jour ouvert de tout jeter sur moi,
Son récit s’est trouvé digne de votre foi.
Vous l’accusiez pourtant, quand votre âme alarmée
Craignoit qu’en expirant ce fils vous eût nommée ;
Mais de ses derniers mots voyant le sens douteux,
Vous avez pris soudain le crime entre nous deux.
Certes, si vous voulez passer pour véritable
Que l’une de nous deux de sa mort soit coupable,
Je veux bien par respect ne vous imputer rien ;
Mais votre bras au crime est plus fait que le mien ;
Et qui sur un époux fit son apprentissage
A bien pu sur un fils achever son ouvrage.
Je ne dénierai point, puisque vous les savez,
De justes sentiments dans mon âme élevés :
Vous demandiez[22] mon sang, j’ai demandé le vôtre :
Le Roi sait quels motifs ont poussé l’une et l’autre ;
Comme par sa prudence il a tout adouci,
Il vous connoît peut-être, et me connoît aussi.
Seigneur, c’est un moyen de vous être bien chère
Que pour don nuptial vous immoler un frère :
On fait plus ; on m’impute un coup si plein d’horreur,
Pour me faire un passage à vous percer le cœur.
Où fuirois-je de vous après tant de furie,
Madame, et que feroit toute votre Syrie,
Où seule, et sans appui contre mes attentats,
Je verrois… ? Mais, Seigneur, vous ne m’écoutez pas !
Non, je n’écoute rien ; et dans la mort d’un frère,
Je ne veux point juger entre vous et ma mère :
Assassinez un fils, massacrez un époux,
Je ne veux me garder ni d’elle ni de vous[23].
Suivons aveuglément ma triste destinée ;
Pour m’exposer à tout achevons l’hyménée.
Cher frère, c’est pour moi le chemin du trépas :
La main qui t’a percé ne m’épargnera pas ;
Je cherche à te rejoindre, et non à m’en défendre,
Et lui veux bien donner tout lieu de me surprendre :
Heureux si sa fureur, qui me prive de toi,
Se fait bientôt connoître en achevant sur moi,
Et si du ciel trop lent à la réduire en poudre,
Son crime redoublé peut arracher la foudre !
Donnez-moi…
Quoi ! Seigneur !
Vous m’arrêtez en vain :
Donnez.
Ah ! gardez-vous de l’une et l’autre main.
Cette coupe est suspecte, elle vient de la Reine[24] ;
Craignez de toutes deux quelque secrète haine.
Qui m’épargnoit tantôt ose enfin m’accuser !
De toutes deux, Madame, il doit tout refuser.
Je n’accuse personne, et vous tiens innocente ;
Mais il en faut sur l’heure une preuve évidente :
Je veux bien à mon tour subir les mêmes lois.
On ne peut craindre trop pour le salut des rois.
Donnez donc cette preuve ; et pour toute réplique,
Faites faire un essai par quelque domestique.
Je le ferai moi-même. Eh bien ! redoutez-vous
Quelque sinistre effet encor de mon courroux ?
J’ai souffert cet outrage avecque patience.
Pardonnez-lui, Madame, un peu de défiance :
Comme vous l’accusez, elle fait son effort
À rejeter sur vous l’horreur de cette mort ;
Et soit amour pour moi, soit adresse pour elle,
Ce soin la fait paroître un peu moins criminelle.
Pour moi, qui ne vois rien, dans le trouble où je suis,
Qu’un gouffre de malheurs, qu’un abîme d’ennuis,
Attendant qu’en plein jour ces vérités paroissent,
J’en laisse la vengeance aux Dieux qui les connoissent.
Et vais sans plus tarder…
Seigneur, voyez ses yeux
Déjà tout égarés[25], troubles et furieux,
Cette affreuse sueur qui court sur son visage,
Cette gorge qui s’enfle. Ah ! bons Dieux ! quelle rage !
Pour vous perdre après elle, elle a voulu périr !
N’importe : elle est ma mère, il faut la secourir.
Va, tu me veux en vain rappeler à la vie ;
Ma haine est trop fidèle, et m’a trop bien servie :
Elle a paru trop tôt pour te perdre avec moi ;
C’est le seul déplaisir qu’en mourant je reçoi ;
Mais j’ai cette douceur, dedans cette disgrâce,
De ne voir point régner ma rivale en ma place[27].
Règne : de crime en crime enfin te voilà roi.
Je t’ai défait d’un père, et d’un frère, et de moi :
Puisse le ciel tous deux vous prendre pour victimes,
Et laisser choir sur vous les peines de mes crimes !
Puissiez-vous ne trouver dedans votre union
Qu’horreur, que jalousie, et que confusion !
Et pour vous souhaiter tous les malheurs ensemble,
Puisse naître de vous un fils qui me ressemble[28] !
Ah ! vivez, pour changer cette haine en amour !
Je maudirois les Dieux s’ils me rendoient le jour.
Qu’on m’emporte d’ici : je me meurs, Laonice.
Si tu veux m’obliger par un dernier service,
Après les vains efforts de mes inimitiés,
Sauve-moi de l’affront de tomber à leurs pieds.
Dans les justes rigueurs d’un sort si déplorable[29],
Seigneur, le juste ciel vous est bien favorable :
Il vous a préservé, sur le point de périr,
Du danger le plus grand que vous puissiez courir :
Et par un digne effet de ses faveurs puissantes,
La coupable est punie et vos mains innocentes.
Oronte, je ne sais, dans son funeste sort,
Qui m’afflige le plus, ou sa vie, ou sa mort ;
L’une et l’autre a pour moi des malheurs sans exemple :
Plaignez mon infortune. Et vous, allez au temple
Y changer l’allégresse en un deuil sans pareil,
La pompe nuptiale en funèbre appareil ;
Et nous verrons après, par d’autres sacrifices,
Si les Dieux voudront être à nos vœux plus propices.
- ↑ Var. S’il m’arrache du trône et la met à mon rang. (1647-56)
- ↑ Var. [Il faut ou condamner ou couronner sa haine :]
Cette sorte de plaie est trop longue à saigner,
Pour en vivre impunie, à moins que de régner.
Régnons donc, aux dépens de l’une et l’autre vie ;
Et dût être leur mort de ma perte suivie,
[Dût le peuple en fureur pour ses maîtres nouveaux (a).] (1647-56)
(a) Dût le peuple en fureur pour ces maîtres nouveaux. (1655)
- ↑ Les éditions antérieures à 1660 donnent toutes arrouser.
- ↑ Var. Mourir est toujours moins que vivre leur sujette. (1647-56)
- ↑ Var. Tous ces vieux différends de leur âme exilés. (1647-56)
- ↑ L’édition de 1692 substitue pendant à cependant : voyez plus haut, p. 187, note 5.
- ↑ Var. Sujets du Roi son frère, et qui fûtes les miens. (1647-56)
- ↑ Var. Voici votre roi, peuple, et voici votre reine, (1647-63)
- ↑ Var. Je ne puis : la douleur a tous mes sens troublés.
antioch. Quoi ? qu’est-il arrivé ? [timag. Le Prince votre frère…]
antioch. Se voudroit-il bien rendre à mon bonheur contraire ? (1647-56) - ↑ Var. Il sembloit soupirer ce qu’il avoit perdu. (1647-56)
- ↑ Var. [Il est mort ? tim. Oui, Madame.] ant. Ah ! mon frère ! cl. Ah ! mon fils !
rodog. Ah ! funeste hyménée ! cléop. Ah ! destins ennemis !
[Voilà le coup fatal que je craignois dans l’âme.] (1647-56) - ↑ Certains exemplaires de l’édition de 1647 in-4o portent ici en marge : à Rodogune.
- ↑ Var. Et de sa propre main il s’est privé du jour. (1647-56)
- ↑ Var. Qui cherche à qui se prendre en sa juste colère.
Vous avez vu sa mort, et sans autres témoins. (1647-56) - ↑ Var. Puis, arrêtant sur moi ce reste de lumière,
Au lieu de Timagène, il croit voir son cher frère ;
Et plein de votre idée, il m’adresse pour vous. (1647-56) - ↑ Var. Je te perds, mais je trouve en ma douleur extrême. (1652-56)
- ↑ Var. Avant qu’en soupçonner ou Madame ou la Reine. (1647-56)
- ↑ Var. Contient, Seigneur, sans plus, ce que le Prince a dit. (1647-56)
- ↑ Après ce vers, l’édition de 1692 ajoute ce jeu de scène, que Voltaire
donne aussi dans la sienne : Il tire son épée et veut se tuer. - ↑ Var. Et me montrez la main qu’il faut que je redoute. (1647-66)
- ↑ Var. Puis-je vivre et traîner le soupçon qui m’accable,
Confondre l’innocente avecque la coupable. (1647-56) - ↑ L’édition de 1682 porte : « Vous demandez, » pour : « Vous demandiez. »
- ↑ Var. Je ne me veux garder ni de vous, ni de vous. (1647-68)
- ↑ Var. Cette coupe est suspecte, elle vient de la sienne ;
Ne prenez rien, Seigneur, d’elle, ni de la mienne.
cléopatre, à Rodogune. Qui m’épargnoit tantôt m’accuse à cette fois !
rodogune, à Cléopatre. On ne peut craindre assez pour le salut des rois.
Pour ôter tout soupçon d’une noire pratique,
[Faites faire un essai par quelque domestique.] (1647-56) - ↑ Il y a tous égarés dans toutes les éditions publiées du vivant de Corneille ; tout égarés dans celle de 1692.
- ↑ Les mots : ou à quelque autre, ont été supprimés dans l’édition de 1692.
- ↑ Var. [De ne voir point régner ma rivale en ma place.]
Je n’aimois que le trône, et de son droit douteux
J’espérois faire un don fatal à tous les deux,
Détruire l’un par l’autre, et régner en Syrie
Plutôt par vos fureurs que par ma barbarie.
Ton frère, avecque toi trop fortement uni (a),
Ne m’a point écoutée, et je l’en ai puni.
J’ai cru par ce poison en faire autant du reste ;
Mais sa force, trop prompte, à moi seule est funeste (b).
[Règne : de crime en crime enfin te voilà roi.] (1647-60)
(a) Ton rival, avec toi trop fortement uni. (1660)
(b) Voltaire donne ces huit vers dans son édition, et oubliant, je ne sais comment, qu’ils se trouvent dans les premières impressions, jusqu’en 1660, il dit dans une note (1764) : « Ces vers ne se trouvent aujourd’hui dans aucune édition connue. Corneille les supprima avec grande raison. Une femme empoisonnée et mourante n’a pas le temps d’entrer dans ces détails ; et une femme aussi forcenée que Cléopatre ne rend point compte ainsi à ses ennemis. Les comédiens de Paris ont rétabli ces vers, pour avoir le mérite de réciter quelques vers que personne ne connoissoit. La singularité les a plus déterminés que le goût. Ils se donnent trop la licence de supprimer et d’allonger des morceaux qu’on doit laisser comme ils étoient. » - ↑ Corneille paraît se rappeler ici un passage de la Médée de Sénèque dont il n’avait pas profité en traitant ce sujet :
Quoque non aliud queam
Pejus precari, liberos similes patri
Similesque matri.
(Acte I, scène i, vers 23-25.) - ↑ Var. Encor dans les rigueurs d’un sort si déplorable. (1647-56)
Appendice
Rodogune, femme d’Hydaspe, roi de Perse, commence la pièce, et raconte à ses fils, Artaxerce et Darie, qu’Hydaspe, vaincu dans une bataille, et prisonnier de Tigrane, roi d’Arménie, a fait sa paix avec ce roi, en épousant la princesse Lydie sa sœur. Ce récit est suivi d’imprécations contre son infidèle époux, et contre Lydie, qui vient remplir sa place au trône de Perse. Oronte, que Rodogune a envoyé sur la route de la princesse Lydie, pour l’enlever, vient apprendre à cette reine que son ordre a été exécuté, et que Lydie est en sa puissance ; mais il ajoute que parmi les morts il a reconnu Hydaspe, roi de Perse. Ce dernier événement force Rodogune à feindre quelque douleur de la perte de son époux ; mais la joie de tenir Lydie en sa possession l’emporte sur sa politique. C’est ce qui termine le premier acte.
Le second ouvre par Rodogune et Lydie. La première accable d’injures sa malheureuse rivale. La suite de cet acte ressemble absolument, pour le fond et la marche, au second de M. Corneille : également dans celui-ci Rodogune propose à ses fils de la défaire de Lydie, et met la couronne et le droit d’aînesse, dont elle seule sait le secret, à ce prix. Les princes refusent de servir sa vengeance : ils restent ensemble ; et comme ils sont tous deux amoureux de Lydie, Artaxerce, qui tient ici la place de Séleucus dans la tragédie de Corneille, Artaxerce, dis-je, offre à Darie tout ce qu’il peut espérer de sa naissance, s’il veut lui céder Lydie.
De cent peuples fameux il faut être vainqueur,
Avant que de prétendre une place en son cœur.
Quoi que vous me disiez et quoi que je vous die,
L’on ne peut séparer l’empire de Lydie ;
Cette illustre beauté veut une illustre cour :
Ici l’ambition s’accorde avec l’amour.
En vain nous opposons ces passions diverses,
Il faut que son époux soit monarque des Perses ;
Et puisque la couronne appartient à l’aîné,
Il faut qu’un seul l’obtienne et soit seul fortuné,
Et sans que le plus jeune en prenne jalousie,
Qu’il ait seul la Princesse et l’empire d’Asie.
Voici comment M. Corneille fait répondre Antiochus, qui se trouve dans le même cas de Darie :
Un grand cœur cède un trône, et le cède avec gloire, etc.[3].
Nous abandonnons ici l’extrait de la pièce de Gilbert, qui n’est qu’une copie très-mal faite de la tragédie de M. Corneille, pour passer à la scène où Artaxerce et Darie pressent Lydie de déclarer ses sentiments pour l’un ou pour l’autre. Après quelque refus, enfin elle dit :
Entre deux grands héros difficile est le choix.
Puisque vous le voulez, je vous veux satisfaire.
Vous et moi nous pleurons la mort de votre père :
De parricides mains l’ont mis dans le tombeau,
Avant que notre hymen fît luire son flambeau.
Je veux de mon amour lui donner une preuve :
Ayant reçu sa foi, je dois agir en veuve.
Soyez dignes de moi, je veux l’être de vous :
Perdez les assassins d’un père et d’un époux ;
Lavez dedans leur sang leur noire perfidie ;
C’est par là seulement qu’on peut avoir Lydie ;
Elle n’épousera, quoi qu’ordonne le sort,
Que celui de ses fils qui vengera sa mort.
Rodogune de M. Corneille répond aux deux princes qui la conjurent de prononcer entre eux :
Eh bien donc ! Il est temps de me faire connoître, etc.[4].
Passons présentement au cinquième acte de la tragédie de Gilbert, qui n’a rien emprunté de celui de Corneille ; aussi est-il misérable du commencement à la fin. Rodogune, qui veut faire périr Lydie, a donné ordre à Oronte de lui amener cette infortunée princesse. Oronte revient avec Lydie et apprend à la Reine que Darie, ayant voulu s’opposer à son dessein, s’est précipité sur les gardes avec si peu de précaution, qu’il est tombé mort d’un coup d’épée, où il s’est enferré. Rodogune regrette ce fils, qu’elle avait déclaré roi, et veut venger sa mort sur Lydie. Survient Artaxerce, qui par ses menaces suspend la fureur de la Reine. Darie, qui n’a reçu qu’une légère blessure, vient chercher sa chère Lydie. Rodogune, surprise de cet événement, change de caractère. Elle embrasse Lydie[5], lui demande son amitié, l’unit avec Darie, et promet de marier Artaxerce avec la sœur de Lydie, qui a été faite prisonnière avec cette princesse.
- ↑ Voyez le commencement de la Notice, p. 399 et suivantes.
- ↑ Histoire du Théâtre françois, tome VI, p. 298-305.
- ↑ Voyez ci-dessus, p. 436 et 437, dans la Rodogune de Corneille, les vers 151-168.
- ↑ Voyez ci-dessus, p. 470 et 471, les vers 1011-1047.
- ↑ Il y a ici un peu d’exagération dans l’analyse des frères Parfait ; il faudrait dire simplement que Rodogune, ayant appris que Lydie avait épousé Hydaspe par contrainte, perd sa haine contre elle, et consent à tous les arrangements de famille qui forment ce singulier dénoûment.
Sources, édition et licence
Pierre Corneille, Rodogune, Hachette, 1862. Édition identifiée par Wikisource. Édition alternative différente du lot (Garnier frères (Paris), 1902) ; déclarer le changement et collationner le contenu avant substitution.
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